On vous donne le choix entre deux personnes à rencontrer pour une date.
On leur a posé la question : «avez-vous déjà souffert d’une Infection Transmissible Sexuellement ou par le Sang?»
Le premier a répondu : «J’ai eu tellement d’ITSS dans ma vie que je ne peux même pas les compter!»
Et l’autre : « Je ne veux pas répondre à cette question.»
Avec qui allez-vous sortir ce soir?
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Cette fois-là, c’était deux messages.
Les jours de travail en présentiel, je marche une heure pour aller travailler. Six kilomètres. J’enregistre sur Dictaphone des pensées, parfois en m’adressant à quelqu’un. Ça me permet de vider mon sac d’énigmes internes, de nommer des affaires, et après, de m’entendre les dire. Le problème, c’est que si je me trouve claire – si je me trouve bonne – , je succombe quasi-tout-le-temps à la tentation d’envoyer le message pour vrai.
(Dans Dictaphone, les fichiers audio prennent automatiquement pour nom l’adresse où a débuté l’enregistrement. Si tu reçois un message vocal de moi qui s’appelle «4756 Chambord» ou «Tabagie Papineau», sache que tu étais le sujet de ma simili-thérapie matinale.)
Quand j’arrive à saisir des petits bouts de mes mécaniques intimes, ça me fait l’effet d’un vieil album de Michel Rivard : c’est un trou dans les nuages. Je vis une éclaircie. Tant mieux pour moi, mais quel bien ça fait au mec qui reçoit ça?
Dans le premier message, j’exprimais la crainte qu’on ne soit pas, lui et moi, au même chapitre de nos vies : lui très nouvellement séparé de la mère de ses enfants, et moi qui ai conjugué «batifoler» dans tous ses temps de verbe. Je batifolais, qu’il eût batifolé, nous batifolions, et même souvent à l’impératif, batifole! – une injonction qui rime avec folle.
Je disais : «Je ne veux pas être ton rebound.» Et bla bla bla.
Je ne répondais à aucune interrogation de sa part, il n’avait rien demandé, un mardi de février, après quatre rendez-vous.
Ici, si vous êtes en couple, et l’êtes depuis longtemps, j’aimerais arriver à vous décrire la dématérilisation des rencontres. C’est du télé-amour. Le présentiel dépend de la volonté et de l’agenda des parties. Mais comment on fait pour tisser du lien avec des moyens de communications numériques? Comment on nourrit une relation? Comment on l’approfondit? Comment on peut, à distance, arriver à véritablement connaître l’autre, et pas seulement projeter dans les blancs nos propres scénarios? Je ne sais pas.
Extravertie, je mise sur la parole, et assez sûre de moi pour le faire, j’adopte la transparence. Voici ce que je pense. Voici ce qui me plaît, voici ce qui me rend confuse. Je te donne des clés pour comprendre qui je suis. C’est la carotte que je donne dans l’espoir qu’on m’évite le bâton de l’indéchiffrabilité.
Clear is kind, unclear is unkind.
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J’ai rendez-vous avec les souris. Entre cinq heures et sept heures du matin, j’écris, elles nidifient.
J’ai mis des trappes partout le long des murs, avec des appâts de salami, de bacon, de parmesan, de chocolat. Des répulsifs ultrasons. Des pièges collants. J’ai eu quelques succès, au début. Deux ou trois minuscules touffes de poils effouarées dont j’ai jeté la dépouille à la poubelle du bout des bras, avec des sacs à pain en guise de gants.
Je pense à ma chum qui a acheté un jeu de divination avec les animaux totems des Premiers Peuples chez Renaud-Bray. Elle a pigé le Corbeau quatre jours de suite la semaine dernière.
Je dois bien avoir un dictionnaire des symboles quelque part.
Les souris sont utilisées pour la divination par de nombreux peuples de l’Ouest africain. Chez les Bambaras, elles sont doublement liées au rite de l’excision. On leur donne les clitoris des jeunes filles excisées et une croyance veut que le sexe du premier né de la jeune fille soit déterminé par celui de la souris qui a mangé son clitoris. (…)
Euh…quoi????
J’entends gratter sous mon grille-pain. Je m’approche. En bobettes et en t-shirt. Je reste là, à regarder mon toasteur érigé au milieu de ses miettes. Je pense aux clitoris. C’est un festin.
Je reviens, armée de mon téléphone. Je soulève subitement le toasteur en allumant la lampe de poche. Petite souris est surprise mais ne panique pas. Elle se glisse, résignée, dans une craque de mes caisses de bois et je me demande pour la millième fois de quoi ça a l’air une souris en déplacement vertical, qui grimpe ou dévale une paroi.
On dit aussi que les souris véhiculent la partie mâle du sexe féminin qui doit retourner à Dieu pour attendre une réincarnation.
La partie mâle du sexe féminin? Est-ce qu’on parle encore de clitoris? Dieu réincarne les clitoris?
Et que signifie que, moi, je tue ces souris-là?
Ma journée va être plus compliquée que je pensais.
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Faque j’ai envoyé les deux messages et je suis rentrée au bureau. Rendue au soir, toujours pas de nouvelles. Ni le lendemain, ni le surlendemain. C’est bizarre car notre rythme était de se texter à peu près tous les jours.
Je deviens un brin parano. Je dissèque ce que j’ai dis. Je réécoute les messages plein de fois. (Contrairement aux vocaux dans l’application Messages qui disparaissent en 2 minutes, ceux qu’on enregistre avec le Dictaphone restent. Je suis une professionnelle de l’oversharing.)
J’autopsie, je décompose, je recompose, j’extrapole, je désamorce. Dans mon corps à moi, la gorge est l’épicentre du stress. Ça me fait une barre verticale entre le gorgoton et le point situé parfaitement au milieu de mes seins. Et c’est pas une barre tendre – ce serait un joli mantra de relaxation, barre en inspirant, tendre en expirant.
C’est clair que j’ai abusé. Ma transparence est un bazooka qui prouve que j’accorde beaucoup trop d’importance à une relation encore naissante – ça fait peur – et que je suis passionnée par mon nombril – je ne peux pas dire le contraire.
Je suis ce que tous les gars redoutent. La fille intense.
Je n’aurais pas dû m’épandre.
Le verbe épandre est celui qu’on utilise pour le fumier.
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Fidèle à mon habitude, je cherche un balado pour réguler mes émotions.
Je tombe sur cet épisode de 10% Happier sur le «Underrated power of Oversharing».
L’invitée, Leslie John, est psychologue et professeure à Harvard Business School. J’essaye de résumer ses travaux, disons qu’elle travaille sur la psychologie décisionnelle. Elle explique qu’il y a des coûts physiques et psychologiques importants à préférer se taire. Pourtant, nos biais nous empêchent d’appréhender les bénéfices de se dévoiler, et nous font surestimer les impacts négatifs potentiels. Pour les êtres sociaux que nous sommes, être discret, se taire, passer sous silence ce que l’on pense vraiment, c’est collectionner les occasions manquées.
C’est dans ce balado que j’ai pris l’exemple de la question sur les ITSS. Selon la professeure John, une grande majorité de répondants ont préféré aller prendre un verre avec quelqu’un qui ne fait pas de cachette de ses squelettes dans le placard, même nombreux, même énormes, plutôt qu’avec un individu qui refuse de se dévoiler.
Je ne peux pas dire que je suis arrivée au même résultat en testant la question sur Facebook. C’était moitié-moitié chez les 4 personnes qui se sont mouillées. Les autres ont réagi comme il se doit quand on n’est pas une souris de laboratoire : AUCUN DES DEUX.
Indeed, bien sûr.
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Coïncidences.
Il me prête un recueil de poésie. Dans un poème, ces mots. Des noces excessives. J’y reconnais l’enflure faite exprès. J’aime l’exigence de la liaison. Je les répète tout bas ; dans l’allitération, quelque chose insiste.
J’ai fait une oreille de chien à cette page.
Mon laisser-aller coupable. Mon romantisme. Mon vouloir trop.
Mes noces z’excessives.
La poésie serait-elle seule à savoir diagnostiquer mes affections?
À la fin du recueil, dans les crédits, j’ai vu qu’il s’agissait d’une citation d’Anne Hébert. La toryeuse.
Bien sûr, j’ai googlé pour retracer le poème d’origine (dont ici, je traficote la versification pour que ça se lise mieux sur un écran d’ordin.)
Dans un pays tranquille nous avons reçu la passion du monde,
épée nue sur nos deux mains posées
Elle inventait l’univers dans la justice première et nous avions part à cette vocation
dans l’extrême vitalité de notre amour
La vie et la mort en nous reçurent droit d’asile, se regardèrent avec des yeux aveugles,
se touchèrent avec des mains précises
Des flèches d’odeur nous atteignirent,
nous liant à la terre comme des blessures en des noces excessives
En un seul éblouissement l’instant fut. Son éclair nous passa sur la face et nous reçûmes mission du feu et de la brûlure
Le titre du poème : Mystère de la parole.
Au diable, le Corbeau et les Souris. Je préfère jouer à Ouija avec Anne Hébert.
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Dans mon billet précédent, j’avais aussi évoqué une étude portant sur l’empathie et la communication exclusivement orale (ou voice-only, appréciez l’efficacité de l’anglais). Elle visait à mesurer non seulement la présence d’empathie chez le destinataire mais son exactitude empathique.
Plusieurs types de situations ont été réalisées : avec un répondant impliqué dans la conversation ou témoin, portant sur trois types d’échantillon : strictement visuel, strictement oral, et multisensoriel (les deux.)
Essentiellement, la communication voice-only permettrait une meilleure identification de l’état d’esprit de l’émetteur. Pourquoi?
D’une part, les gens seraient plus enclins à contrôler ou masquer les manifestations physiques de leurs émotions, de même que leurs expressions faciales. La socialisation nous apprend à sauver la face. Nos gestes sont bridés par l’éducation. Tandis que la voix ne cacherait rien, ou peu de choses, à qui est attentif.
Aussi, dans une communication multisensorielle, l’abondance et la simultanéité des signaux peuvent créer de la distraction et de la confusion. Rien de nouveau sous le soleil du multitasking.
Une des situations créée par les chercheurs se déroulait dans une pièce privée de lumière, sous le coup d’une intuition empirique : ce n’est peut-être pas pour rien que les couples ont tant de conversations au lit, dans le noir.
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Après trois, quatre jours de silence, ceci :
«Salut ça va? Tu m’as envoyé des messages vocaux mais ils sont vides.»
Un certain soulagement.
En rire.
Pas si professionnelle que ça, finalement.
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La leçon que j’en tire : d’abord, j’intellectualise mes émotions. C’est ainsi que je les mets à distance mais j’essaye aussi, suis-je honnête, de me donner raison. Passer du paradigme de «la fille intense qui ne sait pas se contenir» à «les messages vocaux ont plein de vertus et peuvent contribuer à une saine communication».
Une autre snippette de sagesse : il y une part de vanité à trouver ce que je dis tellement passionnant qu’il me faut le partager – dit la fille qui blogue.
Et une part de contrôle. On pourrait l’appeler la stratégie du outsmarting. C’est probablement elle qui se cache derrière : «J’en ai tellement long à dire là-dessus.»
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J’ai râpé du chocolat Bakers sous le grille-pain, puis j’ai entouré la base d’un filon de laine d’acier anti-rongeurs commandée sur Amazon pour 11 dollars. En laissant un seul passage pour se glisser en dessous. Et une trappe collante qui entravait la voie.
Quand je suis revenue à la maison en soirée, un petit cri de détresse, aigu et étouffé, traversait la cuisine.
La souris était là, collée sur la matière gluante, incapable de marcher malgré ses efforts. Je voyais ses flancs battre à une vitesse folle. La panique, l’effort physique.
Je l’ai observée quelques minutes, puis j’ai sorti le plateau du grille-pain dehors. La pauvre est morte d’épuisement sur la terrasse, dans la nuit froide et pluvieuse.
La billet s’appelle le Télé-Amour, c’est un click bait. ll aurait dû s’appeler Petit Traité de sagesse anti-rongeurs.