Correspondances


Chère Lenka,

J’ai eu l’idée, bonne ou mauvaise, de t’écrire une lettre qui sera aussi un billet de blogue. Je sais que tu ne lis pas le français mais je t’enverrai le lien, et tu pourras passer le texte dans Google Translate. 

Je t’ai dit qu’un personnage inspiré de toi allait se trouver dans mon prochain roman, j’aurais dû dire : mon écriture, ces temps-ci, s’inspire de toi. Un soupçon de superstition ne me ferait pas de tort. Parler d’un prochain roman pourrait suffire à le compromettre, à alerter je ne sais quel démon karmique, pourfendeur des wannabe et justicier retors de la poudre aux yeux. En québécois, on nous prévient qu’il ne faut jamais «vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué». Ni «mettre la charrue avant les boeufs». J’imagine ton visage illuminé par ton beau grand sourire de Julia Roberts, ravie par les métaphores animalières. 

J’ai eu aussi l’idée, bonne ou mauvaise, d’employer une narration au «tu» et de m’adresser à toi dans le roman. À l’amie absente. 

La lettre-billet de blogue a une troisième personnalité, elle est aussi un test. 

(C’est ça qui arrive quand tu lis Ce qu’il reste de toi d’Éric Chacour. Après, tu peux juste t’abaisser à vouloir lui ressembler, tu veux fort fort maîtriser cette magie au «tu», et comme lui arriver à concentrer tous les mystères dans Qui parle? Qui dis «tu»? On m’a dit que Chacour travaille dans le domaine de la finance. Il signe un premier roman de surdoué, qu’il a mis dix ans à écrire. Vivement une traduction et nous deux réunies dans un café, à Londres ou Montréal, pour en parler.) 

Enfin, Chacour m’a fait réaliser ceci. Ça prend un absent. Dans l’absence, et contre elle, on écrit. 

Révélation. 

En Slovaquie, tu m’as déjà dit que vous avez une expression pour exprimer la révélation. That’s where the dog is burried. À mon tour de sourire (le mien mime une Renée Zellwegger joufflue, celle du bon vieux temps). 

Et toi? Comment avance ton projet d’écriture sur ton père? Est-ce un récit, un roman, une fiction? Les nuances se perdent en survolant l’Atlantique. 

Tu sais à quel point j’ai été touchée par le récit de ta nuit de sans-abri dans le port de Pirée. Inquiète à rebours de lire que tu t’étais retrouvée à chercher un banc pour passer la nuit, dans un des quartiers les plus glauques d’Athènes, fâchée qu’un hôtel puisse avoir loué ta chambre à d’autres quand finalement tu y arrives, à minuit, après un long voyage, avec ta valise à roulettes et ton sac à dos. T’imaginant avec ton téléphone, passer d’un hôtel crade à un autre hôtel crade, parmi les hères en transit, voyageurs entre deux traversées de ferry, pusheurs de mains en mains, travailleuses du sexe qui, passant d’un client à l’autre, passent d’une odeur à l’autre. Tu es tombée sur un homme qui avait le même problème que toi. Un monsieur de soixante ans, mis à pied par une réservation annulée. Vous avez trouvé un petit coin abrité du vent par un hangar à bateaux, face à la mer.

Ébréchant le chaos, une symétrie. L’homme venait de perdre son fils, toi ton père, et le temps d’une nuit, qu’il veille ton sommeil sur un banc où tu allais tomber morte avait permis de recoudre quelques lambeaux de confiance qui pendouillaient dans le vide de l’abandon. 

Fils, père, mère, en mourant, nous abandonnent. 

Enfin, c’est ce que tu m’as raconté. Et que tu ne savais pas, pour passer à une autre étape du deuil, comment te défaire de ce ressenti, de ce ressentiment.

Ainsi, tu écris dans l’absence toi aussi, et même pour elle. Pour lui donner un autre sens.

Si on écrit dans la solitude, on se bute à la stérilité des faits. Or on écrit dans l’absence, en jouant avec les nœuds, serrés, distendus, indénouables parfois, qui nous attachent à ceux dont on parle. On écrit dans l’absence en tissant une couverture sous laquelle on espère que seront partagés des secrets, on écrit dans l’absence de ceux qui ne sont plus là pour nous entendre des mots qui ne font pas de bruit.

Si tu lis mon billet, et si tu as envie de partager ton récit du Pirée, envoie-le moi et je le publierai ici? L’as-tu écrit en anglais ou en slovaque? Je n’ai aucune opinion sur la qualité des résultats dans Google Translate avec le slovaque…

Aimes-tu le prénom que je t’ai trouvé? Lenka veut dire lumière.

***

Le 18 août 2000, je me suis écrit une lettre que j’avais l’intention de lire trois ans plus tard. J’avais 21 ans et je me promettais de l’ouvrir à 24.

La numérologie aura voulu que j’attende plutôt 24 ans avant d’oser ouvrir l’enveloppe, précieuse, qui a déménagé avec moi quelques fois. J’évaluais que plus le temps passait, plus l’émotion serait intense. 

En effet. 

J’ai pas mal pleuré. 

J’ai pleuré de retrouver «ma petite soeur passée» avec tous ses doutes et son bonheur pas harnaché. J’ai pleuré sur mon âge, sur ma jeunesse perdue. 

Sur mon mauvais caractère notoire. On me le disait, on me le faisait comprendre.

Qu’est-il devenu? J’ai pris la pente douce de l’acceptation, parfois du haussement d’épaule sans bravoure.

J’ai pleuré sur la persistance de mes peurs. «Peur de la prétention, peur de l’échec, peur du jugement des autres. PEUR DE NE PAS SAISIR LE JOUR AVANT LA TOMBÉE DE LA NUIT.» En majuscules. Celle-là est la mère de toutes les peurs. Rater sa vie. Ne pas avoir su en tirer…quoi? de la lumière, du plaisir, du sens? 

Et plus loin «Si une catastrophe devait se produire, que Dieu me donne la force de faire partie des battants et non des lâches.» Cette pensée naît de la peur elle aussi. Du doute persistant de n’avoir pas été assez confrontée à l’adversité.

«Il faut admettre que le destin est clément envers moi, depuis toujours. Peut-être me protège-t-il, peut-être m’épargne-t-il pour me reprendre dans le détour. Je n’en sais rien. Je ne sais rien. Une molécule dotée de parole et rien d’autre.»

J’ai surtout pleuré en me disant c’est moi. C’est tellement moi, c’est encore moi ― voici le Moi qui traverse les âges.

L’encre rouge de cette plume a matérialisé mon essence. 

*** 

Je me suis écrit une nouvelle lettre pour plus tard. Je ne me rappelle déjà plus ce que j’y raconte, enfin, je regrette de l’évoquer en ce moment car certains propos me reviennent, que je veux absolument oublier pour les redécouvrir.

Si j’ouvre l’enveloppe dans 24 ans, j’en aurai 69. Dans quel état d’esprit serai-je? Quelles émotions teinteront ma lecture? Il est difficile de ne pas imaginer que je me sentirai alors dans une forme de déclin…

Et que je vais certainement pleurer pas mal. Une autre fois.

Un commentaire

Laisser un commentaire