Célibataire radicale 2

La capsule de Boris Cyrulnik sur YouTube s’appelle «Pourquoi chercher l’amour à 40, 50 ans peut-être une grave erreur». Je répète : une erreur. 

Évidemment, la réponse comporte les deux mots «système» et «nerveux» qui sont le Go to de la réflexion sur le dating actuellement – ce l’est dans mon algorithme en tout cas. Tout y mène maintenant que le polyamour est rentré dans ses terres après sa tournée promo, que j’ai acheté le t-shirt des types d’attachement et que mon love language est écrit dans mon front ; désormais la donnée la plus éclairante sur mon épanouissement sentimental se trouverait dans mon cycle dopaminergique. 

Est-ce que la personne que je viens de rencontrer me rend fébrile, anxieuse ou obsédée? Est-ce qu’en sa présence, j’active en full mode mes mécanismes d’adaptation ? Suis-je en constante suranalyse? Combien de jours ça prend pour me remettre d’une date?

Cyrulnik identifie les troubles du sommeil, le stress chronique et l’irritabilité comme des signaux d’alarme quant à la compatibilité des partenaires. (Je me demande où classer ma dermatite furieuse de cause non-identifiée, dans la catégorie Peau exprimant du stress ou Vêtement de seconde main porté pas lavé – ça m’arrive. Ce qui est bien, c’est que je peux à la fois réchauffer mes mains entre mes cuisses inflammées, radiantes comme un plancher, ET tromper mon envie de me gratter en leur appliquant le froid saisissant de mes phalanges cadavériques.)

Il ne s’agirait plus, à cette étape épique de la mi-vie, de trouver l’Amour, mais de savoir détecter et apprécier la bonne entente – et par bonne entente, Cyrulnik entend surtout la non-agression.

J’explique dans mes mots : on serait tous à 40, 50 des vieux garçons et des vieilles filles du schéma émotionnel. Nos stratégies de régulation sont sophistiquées et achevées. Des exemples : quand je suis triste, chanter à tue-tête des power balades à un volume liminal de la perte d’audition. En colère, nommer mes émotions et mes perceptions, rejouer les scènes dans ma tête, aller au gym ou courir. Mais surtout, verbaliser. Je n’apprendrai rien à personne en disclosant que je régule mes émotions par la PAROLE – messages vocaux, conversations entre copines ou avec les personnes concernées, écrire et même lire pour squatter d’autres paroles que la mienne. À l’autre bout du spectre, il y a ceux qui vont retrouver leur équilibre dans le silence, le retrait ou la solitude, en laissant la poussière retomber doucement, d’autres dans l’action, en bricolant, ou dans la fuite, en conduisant, en buvant, en fumant, name it

J’ai choisi des archétypes inoffensifs, en réalité, la régulation émotionnelle active des réponses bien plus profondes : la victimisation, le blâme, la rationalisation, la manipulation, le mensonge, la bouderie, le paternalisme (dont les femmes usent aussi!), le déni, la mauvaise foi, alouette! Ce sont les schémas émotionnels dont parle ce cher Boris et qui, selon lui, vont entrer en conflit radicalement – bien que subtilement – entre deux partenaires.

Pour la fille qui parle, comme moi, l’agression vient du fait que j’implique l’autre dans mon drama. La parole engage le destinataire ; elle peut lui donner l’impression de subir une leçon, d’être infantilisé, d’être envahi ou sous occupation, au sens guerrier du terme. À contre courant, une personne introvertie me donne l’impression d’être rejetée quand elle évite les contacts afin de regagner son équilibre. Je peux facilement assimiler la distance à un manque d’intelligence émotionnelle ou de courage.

La tension Parole vs Silence est probablement l’exemple le plus courant d’incompatibilité dans la population et on la méprend pour une simple différence de personnalité à laquelle on croit pouvoir – on veut! – s’adapter.

Reality check : c’eût été possible à 20 ans, quand nos schémas étaient encore plastiques, c’est immensément taxant à 40 ou 50, pour ne pas redire une grave erreur, selon Boris qui est, faut-il le rappeler, le grand penseur de la résilience. (Il doit se retourner dans sa vareuse quand il voit la galvaude qu’est devenue son propos depuis le tournant du millénaire. Peu de notions excitent autant nos neurones psy-pop que la Résilience, la Bienveillance et la Gratitude. Collectivement, il faudrait bientôt passer à la Défiance, l’Autonomie et la Solidarité, ce sera pour un autre billet, que dis-je, un éventuel roman.)

Bref, je continue de chérir l’idée que l’amour est un miracle, comme l’affirme ma copine sorcière de Saint-Adolphe d’Howard. Cette pensée m’accompagne et m’apaise, elle enlève à la volonté individuelle le fardeau de faire arriver la patente. Mais ce serait un miracle sans spectacle, à fleur du derme. 

L’amour se trouve dans le bruissement à peine perceptible de deux êtres qui se caressent dans le sens du poil.

*** 

Faque. Si ton nouveau Simple comme Sylvain te fait sentir comme si tu marchais sur un fil de fer sans avoir eu l’entraînement, ça doit pas être le bon Sylvain. Et – ici arrive le plus important – pas de Sylvain pantoute n’est pas une pénitence pour les vieilles filles raboteuses ou couvertes de boutons. Pas de Sylvain à tout prix signifie que tu sais très bien que tu es mieux de pratiquer ton solo de guitare toute seule avec ta pédale à distorsion et ton ampli au fond que de feindre l’harmonie dans un orchestre de chambre désaccordé avec des bouchons mousse dans les oreilles.

Je suis encore en train de parler à la deuxième personne, Tu, Vous. Mon intention est zéro bossy, c’est une manière de n’avoir pas à me raconter. J’ai promis à quelqu’un : « Je ne parlerai pas de toi sur mon blogue. Certaines choses sont plus précieuses que d’autres.» Well, je vous laisse deviner ce qui est arrivé après ça.

La vidéo de Cyrulnik sur YouTube était seulement l’entrée de ma réflexion sur le système nerveux et le rôle que joue la dopamine dans ma vie. En prenant une bière avec mon frère, il me racontait qu’il a assisté à une conférence sur le burn-out. On a présenté à l’audience une vidéo, Nuggets, qui illustre l’accoutumance à la dopamine : le sentiment de récompense, le besoin de réitérer qu’il engendre et l’assuétude qui s’installe. 

À ce moment-ci de l’évolution technologique, nos systèmes nerveux baignent dans une soupe de cocaïne. La quasi-totalité des fonctionnalités de nos téléphones et de nos écrans ont pour effet d’exacerber notre cycle dopaminergique : jeux, applications, médias sociaux, même les  vidéos qu’on regarde, les shorts, les reels, pour être vus, doivent adopter une logique récompensante – appuyer sur le bouton. 

Les messages textes n’y échappent pas.  

Je réfléchis au bon usage du texto dans le contexte de rencontres sentimentales. On a assez blâmé les apps, le mode de communication est tout aussi générateur de dating fatigue, l’un ne va pas sans l’autre. Tu matches avec quelqu’un, on vient de vous poser à tous les deux une ligne ouverte 24-7, taquée directement sur le dispenseur de dopamine. 

Cette personne inconnue, sortie du chapeau d’un magicien tout aussi inconnu, se met à t’envoyer des messages de manière intermittente et imprévisible. Chaque fois : joie. Chaque fois : envie de répondre sur-le-champ, mais pour une raison que j’ignore IL FAUT PAS. C’est pas ça le jeu. Il faut avoir l’air occupé, hard to get ou maître zen. De la même manière que les machines à sous installent une dépendance par l’imprévisibilité et la grosseur variée des lots, la communication par texto te tient en haleine. 

Qu’est-ce qu’on fait avec une ligne ouverte en permanence? Faut-il absolument y déposer quotidiennement un «Comment a été ta journée?» (soupir). Un lien menant vers autre chose d’habilement connoté pour alimenter le flirt? Pour les plus hardis, un poème, des pensées intimes ou du sextage?

C’est pratique, un dépôt. Tu peux te débarrasser de quelque chose que le destinataire viendra ramasser quand ça lui adonne, il peut même passer par-dessus. 

Même quand on ne l’occupe pas, la ligne est là, elle existe, elle crée un lien. Un lien direct avec une personne random, à la présence physique et matérielle faible, parfois lointaine géographiquement ou socialement, au début à peine plus incarnée que le Elle qu’on attribue à l’instance cachée dans les loteries vidéo quand les paumés pensent qu’Elle va cracher

Ça donne beaucoup de corde à l’imagination. On affuble l’autre d’une représentation mentale alimentée par nos goûts, nos fantasmes, nos expériences passées, en roue libre, sans trop d’égard avec la réalité, sans recours à la réalité la majeure partie du temps. Puis, dans l’alignement astral des horaires de garde comparés, parfois un mardi, parfois un samedi – doux Jésus! – vont créer un trou dans lequel on se garroche avec la soif de boire jusqu’à la lie notre fantasme matérialisé. Pendant cinq ou douze heures, flirter, tester, taquiner, échanger tous les fluides présents à cette adresse, en adaptation full mode, avant de retomber dans le code Morse des philactères qui poppent n’importe quand. 

Le clash entre les deux réalités est, au sens propre, hallucinant – des petits glitchs de perception aux grandes illusions.  

Personnellement, je crois que je suis devenue accro à la micro-satisfaction du texto. Quelqu’un pense à moi. Peu importe qui c’est dans le fond, c’est si facile de fill de blank, pourvu que mon système nerveux reçoive sa nugget. 

L’action de swiper a marqué l’imaginaire. Le geste illustre magnifiquement la quête désabusée et superficielle. Le swipe dévalue les profils et les humains derrière – 100% dirait ici mon fils – par contre, c’est le match et les interactions qui suivent qui dérèglent le cycle dopaminergique. 

Pratico-pratique, j’aimerais mettre au point une expérience que je testerais sur et par moi-même. 

Règle numéro 1 : Ne pas se texter sauf pour coordonner un rendez-vous ou se dire : je pense à toi, auquel cas une réponse petit coeur suffira. (Je l’ai dit, tous les textos pour moi veulent dire : je pense à toi. C’est la particule élémentaire de ce geste-là. Pétons cette bulle d’idéalisme : la pensée pour l’autre peut avoir différentes sources, l’ennui, le devoir ou…la dépendance à la dopamine. Fort probable.)

Mon love language étant la parole affirmative (le meilleur), je serais aux anges avec un amoureux qui dissipe tous les doutes en étant littéral et intentionnel, qu’il écrive : je pense à toi. C’est beaucoup demander, I know. Le match lambda ne s’aventure pas là.

Règle numéro 2 : S’appeler au téléphone de manière régulière pour se donner des nouvelles. Récurrence définie selon les besoins et l’envie des aspirants-amoureux. (Avec le Rouge Gorge, on s’appelait souvent le soir entre 21h30 et 22h. Y’a pas grand chose de plus tendre que de se dire bonne nuit. Le genre de détails qu’un vieux couple oublie.)

Règle numéro 3 : Définir à deux si on accepte ou non les messages vocaux. Celle-ci trahit une réflexion inachevée de ma part. Je suis tombée sur une étude scientifique qui semble démontrer un lien entre la communication orale (voice-only ) et l’exactitude de notre lecture empathique de l’autre. Le langage corporel viendrait brouiller les cartes. Oui, c’est niché. Si vous voulez, je vais finir par finir de déchiffrer l’article, en anglais, très long et truffé d’indications méthodologiques, et je ferai mon prochain billet de blogue sur cette passion-of-mine que sont les messages vocaux. Beaucoup à dire. lol

Je m’emporte et j’imagine la prochaine étape de ma démarche scientifique : puis-je trouver un aspirant qui serait game de débuter une relation sans JAMAIS se texter? Seulement des appels et des messages vocaux. Ce serait le test ultime. Je tripperais de l’essayer – avec quelqu’un doté d’un cycle dopaminergique compatible avec le mien bien sûr. Vous pouvez attendre.

Compléments :

Ce billet pourrait être la suite non-délibérée de Célibataire radicale (qui est le billet le plus lu de mon blogue selon les stats).

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Mon roman Majesté fait l’objet d’une promo pour sa version numérique du 2 au 16 mars : actuellement 7,99 $ (au lieu de 18,99 $)  sur le site de Kobo.

Mon éditeur dit que «Cette opération promotionnelle vise à mettre de l’avant une sélection de titres aux enjeux féministes explicites.» 

Cool.

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Le lien vers la vidéo de Boris Cyrulnik

Le lien vers Nuggets 

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Instance (quelques définitions parmi plusieurs)

Sollicitations pressantes. 

Chacune des différentes parties de l’appareil psychique considéré comme élément dynamique (moi, ça et surmoi) par la psychanalyse. 

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Beaucoup d’expressions en anglais dans ce billet. Je peux faire mieux. Parfois on se laisser aller.

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