J’ai reçu une tasse Starbucks pour Noël. De la part de ma fille.
Elle et sa cousine trimballent la leur partout, dans la maison, sur la Plaza et au centre d’achats, épouvantablement embarrassante dans son format d’un litre, et dont les motifs disco scintillants ont colonisé jusqu’à la paille. Ce détail me rappelle le premier cadeau de fête que j’ai offert à mon ex, le père de mes enfants. Un barbecue. Il était aux études, il avait pas une cenne mais il pouvait dévorer un poulet grillé entier s’il l’avait empalé sur une canne de bière avant de le faire rôtir debout sur la grille ; il s’était approprié sa toute nouvelle «cuisinière pour homme» en collant un sticker Disco sucks à côté des gradateurs Low-Medium-High. À vingt ans de distance, j’imagine l’échange taquin et éberlué qu’auraient le jeune étudiant en génie électrique d’alors et sa future fille de treize ans, une bibitte surréaliste sortie du futur, capable de chanter les Golden Hits de ABBA par coeur. Voulez-vous, ah ah.
La mienne, de tasse, est plus petite ; modèle blanc, classique, avec le logo de la femme verte aux cheveux médusants. Je bois mon café dedans ce matin. Et un autre clash temporel m’interpelle. Entre la jeune militante anti-mondialisation qui avait lu No Logo et qui boycottait Starbuck’s et Nike et la femme de quarante ans et des poussières (grosses poussières) salariée, endettée, désolée de son empreinte écologique – somme toute entrée dans le moule – que s’est-il passé?
À vingt ans, on a le courage, on ne tient pas les commandes. À quarante, on réalise qu’en réalité les commandes ne répondent pas, comme dans les films où un vilain serait venu couper un fil sous la carlingue, laissant le héros confus devant des cadrans indicateurs catastrophiques et incapable d’actionner le train d’aterrissage ou le siège éjectable. Et le courage, on en prendrait bien une gorgée ou deux si une peau ne s’était pas formée à la surface, depuis le temps qu’il croupit sur le comptoir.
Mon café, lui, est encore tiède. L’icône de Starbuck’s représente une sirène dont le bas du corps se sépare en deux queues. Qui avait remarqué? Pas moi. Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de bifidie? La créature porte plusieurs noms, Mélusine ou Mixoparthenos, certains y voient la monstrueuse Scylla, et elle symboliserait, sans grande surprise, la dualité – insérez ici celle de votre choix, celle entre les vices et les vertus, entre la Terre et la Mer, entre lait de vache et lait d’amande, entre l’activisme et le déni.
Dans la vingtaine, j’ai entendu parler d’une campagne menée par l’ATSA, l’Action Terroriste Socialement Acceptable, un collectif d’art engagé, qui visait à sensibiliser les propriétaires de gros véhicules à leur consommation d’essence en distribuant des contraventions symboliques. Je m’étais engagée comme brigadière, ce qui veut dire que je me promenais en permanence avec une liasse de faux tickets dans mon sac à dos, et qu’à chaque fois que j’en déposais un sous un essuie-glace, je stressais big time de me faire surprendre par le propriétaire du véhicule, auquel cas, la panique me proposait toutes sortes de justifications maladroites qui n’auraient fait que me discréditer si j’avais eu à m’en servir – les activistes ne s’excusent pas.
Les utilitaires-sport étaient plutôt rares sur le Plateau à l’époque et je ne croyais jamais en venir à bout quand j’ai commencé à animer une émission de radio à CISM avec une amie. Pour me rendre à la station à pied, j’empruntais le boulevard Mont-Royal vers l’ouest, là où il trace une frontière sur le flanc de la montagne ; d’un côté, l’enlignement de cadastres outremontais, de leurs maisons cossues et chaleureuses régnant sur des parcelles de terrain entretenues au ciseau ; de l’autre, la défiante forêt, immémorielle, riche de cachettes et d’animaux, puits d’oxygène et de matière ligneuse. Si je marchais le matin, je laissais mes yeux vagabonder dans les bois pour repérer des arbres singuliers ou des sentiers que je me promettais de revenir explorer ; le soir, la forêt fondait au noir, tandis que s’allumaient les fenêtres de l’autre côté de la rue, petits écrans de cinéma, projections en plein air, par lesquels j’arrivais à voir un objet, un lieu, parfois une silhouette, des détails dont j’espérais qu’ils me révèlent : c’est comment de vivre ici.
Et des voitures surdimensionnées, là, il y en avait.
Des contraventions, j’ai dû en remettre une dizaine dans les environs, pas plus. Mon forfait profitait des trottoirs quasi déserts, de la pénombre coïncidant avec mon port plus ou moins intentionnel de vêtements sombres, et de la certitude, parfois, qu’il n’y avait personne à la maison, malgré la voiture dans le drive way.
Je ne saurais dire aujourd’hui si la volonté de combattre les émissions de carbone l’emportait sur la honte que je ressentais à enfreindre les limites des propriétés privées pour manutentionner des insultes, fussent-elles artistiques ou engagées. Je suis restée avec le sentiment d’avoir dépassé la ligne, et à plusieurs niveaux. Légale, éthique, humaine, personnelle ; encore contente qu’une seule ligne puisse coïncider dans toutes ces dimensions, serait-ce une manifestation de l’existence de la théorie des cordes?
Quand j’ai eu fini, je me suis rendue à l’appartement des deux artistes pour leur remettre les copies carbone des contraventions – encore lui, le carbone! On voudrait le faire disparaître dans l’atmosphère, et il nous nargue en archivant nos traces. Vous pouvez sourire ici, le tableau périodique vous fait un clin d’oeil. Je me rappelle que j’ai dû insister pour qu’on me reçoive. La campagne était-elle terminée, ou avais-je loupé le lieu et la date de remise? Pas un merci, pas même un mot, j’avais été accueillie avec presque un grognement, moi qui pensais avoir accompli quelque chose d’héroïque – à l’étalon de ma vie, ce l’était.
Je n’ai jamais été avisée par l’ATSA, et je n’ai pas eu la grâce d’en être informée autrement, des dates de l’exposition réunissant les centaines, ou les milliers? de copies des contraventions décernées par la brigade. Je sais qu’elle a eu lieu car je viens de faire une recherche en ligne. À croire que l’accueil borborygmique des fruits de mon forfait a eu raison de mon sentiment de faire partie de la gang, d’avoir contribué au projet.
J’ai continué à arpenter le boulevard Mont-Royal pour me rendre à la radio, l’émission a duré deux ans, et mon ravissement, sans avoir cessé, se teintait parfois d’un sentiment d’imposture. Simplement parce qu’à Outremont, on se salue. Que tu croises, un homme, une femme ou un couple, un bonjour sera échangé. Avec un sourire en plus. Cette courtoisie qui m’avait plu dès le premier trajet s’est mise à m’accabler de reproches fantômes. Les contraventions avaient-elles fait l’objet de discussions fâchées entre voisins? Le bonjour de cette femme, de cet homme, sortait-il de la bouche d’un propriétaire de véhicule que j’avais «vandalisé»? Si le monde karmique advient un jour, on saura toujours à qui on a affaire.
Et le pire, c’est que le parc automobile n’a fait que grossir. Et grossir monstrueusement.
Mon activisme est un flop.
Je retourne encore souvent sur les lieux de mon crime, pour courir, visiter le cimetière ou simplement me promener. Je n’arrêterai jamais d’aimer cette rue et de rêver d’y habiter.
Et je bois mon café dans une tasse Starbuck’s.
C’est drôle ou c’est pas drôle.
Je ne sais pas.
Les deux.