Apparue de la falaise
Un tête fine
Un tout jeune cerf
Roux et sans bois
Aux oreilles
en éveil
Qui au moindre son
balayent
le sommeil des environs
Quadran bas gauche
De la fenêtre scénique
Devant laquelle
Je me suis postée
avant l’aube
pour écrire
Je fige
Ne pas lui faire peur
Il attend
Il observe
le champ
à hauteur de ses yeux
le terrassement de trèfles
nivelé à la perfection
par le contracteur
Puis deux oreilles se pointent à droite
grises, bordées de blanc
La maman
Les nerfs à l’archet
Tendue dans les filets d’odeurs
Alerte aux bruissements
Elle attend
Je reste immobile
Fascinée
Inaperçue
quand elle donne le signal
que la plaine est sûre
et le déjeuner servi
Les animaux montent vers moi
dévoilent leur encolure
Le dos, puis le ventre
les côtes apparentes
leurs pattes effilées aux sabots délicats
Une vitre et trois mètres nous séparent
Ils tendent leur cou pour atteindre un brin de gazon
Elle lève la tête entre chaque raflée
aux aguets
curieuse de la fenêtre
à travers laquelle elle me fixe
semble-t-il
sans me voir
Pétrifiée par la gratitude
Je respire de marbre
affolée de cligner des yeux
Le petit sort du cadre
je le perds de vue
Mais elle reste
Je la regarde brouter
Dans sa pleine conscience, un enseignement
Son attention ne baisse pas d’un cran
Plusieurs fois
elle se cambre
et donne de vifs
coups de sabots
(Patte avant droit)
au sol
un signal encore
prélude à une fuite
qui ne se réalise pas
Sommes-nous
Elle est moi
engagées dans un duel des sens
La femelle sent-elle ma présence
La menace floue
D’une embuscade
Ou d’une rencontre
Chasser c’est observer
Ici qui chasse qui
Jadis ma tante
En m’initiant
à la méditation transcendantale
m’a dit qu’à partir de vingt ans
on recommande vingt minutes de méditation quotidienne
quatorze minutes à quatorze ans
quinze minutes à quinze ans
seize à seize et ainsi de suite
jusqu’à vingt
et alors on a vingt ans
éternellement
La biche sait compter
elle m’offre vingt minutes
de pure présence
sans aucune interférence
son état naturel
pour moi surnaturel
Et je détaille tout
Les cils aussi noirs que les sabots
Le museau dodu et frétillant
au bout du chanfrein étroit
la densité du muscle, le pelage soyeux
étrangement propre et régulier
toiletté aux petits soins de Mère Nature
À son menton les vibrisses
brillantes dans la lumière de l’aube
leur rayonnement parfaitement imparfait
à l’image des soleils des dessins d’enfants
les bourgeons poilus
accrochés aux jarrets de ses pattes
d’en arrière
la queue bordée
d’une éclosion de poils blancs
Il fait clair maintenant
et il suffit
que je remarque une seule feuille
frémissante
pour les voir d’un coup
toutes
frémir
et s’agiter
et je veux y lire un message
une pensée
l’univers est vibratoire
L’épaule du petit
si près
je la vois elle aussi
parcourue d’un frisson
de la même manière que les vaches
de mon enfance
faisaient frissonner leurs muscles
pour en chasser les mouches
et quand
ils fuient
côté Jardin
le deuil
de la beauté
le deuil
d’un souvenir de chalet
la naissance
d’un poème
Je reconsidère le tableau sylvestre
Le frisson a changé de corps
les feuilles immobiles
ne trahissent plus la direction du vent
mais le lac en contrebas
s’est mis à chamarrer
en mille vaguelettes aux reflets
désynchronisés
Je pense à mon fils
À sa passion pour les mathématiques
qui pour les adeptes
sauraient tout exprimer
même et surtout
les patrons mystérieux
derrière le spectacle en mouvement
de la nature
Ses couleurs en chiffres
Ses trajectoires en nombres
Sa beauté en équations envoûtantes et exactes
Tous nous cherchons autour de nous un message
Qui nous serait transmis
Selon nos codes, nos sens et nos croyances
Je pense à ma fille
Qui m’a expliqué que les sciences lui plaisent
Avec leur réponse unique
et leur démarche scientifique
À l’inverse des cours de français
leurs tests de lecture et leurs dissertations
pour elle un art arbitraire
basé sur du vent
aux questions ouvertes
génératrices d’anxiété
Alors que pour moi
Ce sont les réponses uniques
qui suscitent l’angoisse
Salut !
Tu as un vocabulaire de feu ; incroyable
J’aimeJ’aime