Célibataire radicale


Elle s’appelle Laura. On a abouti dans le spa, les deux seules célibataires dans  l’assemblée de joyeux drilles venus pour fêter Phil. 

-Donc, t’as passé la semaine à Tremblant? Avec tes enfants?
-Nonon, toute seule. Je suis en train de défricher mon terrain. Je veux me faire un spot pour stationner un VR. Un jour.

Avec les bras qu’elle a, ciselés par la boxe, personne n’ira mettre en doute qu’elle sait bûcher. On couvre le son des tourbillons en énonçant nos situations sentimentales. Laura est séparée depuis deux ans, elle a passé les huit précédentes avec l’homme qu’elle a rencontré après le père de ses enfants. Récemment, elle a pris un coloc, pour combler la béance hypothécaire, un étudiant en première année au Conservatoire d’Art dramatique, shippé de Chapais en autobus au mois d’août, et qui s’habille déjà plus Mile-End que le Mile-End. 

Elle fréquente plusieurs gars en même temps, deux réguliers, et quelques-uns randomisés – pour maintenir la valeur comparative de ses expériences, disons.

-Je suis totalement transparente. Dès la première rencontre, je leur dis, et très tôt dans la conversation : je ne veux pas m’engager, et je veux encore moins m’engager dans une relation exclusive. Je vois plusieurs personnes et je suis très heureuse comme ça. Donc si ça ne te convient pas, tu peux partir tout de suite. 

On rit de sa franchise expéditive, et je lui lève mon verre avec joie –, une bière sans alcool que la pluie qui tombe sur l’île Jésus n’a rien fait pour rendre plus ronde, livrée à la dilution dans sa coupe de plastique. 

– Et comment ils réagissent, les gars, quand tu montres tes couleurs?
– Personne n’est parti encore! Mais c’est arrivé qu’un gars me croit pas. Comme si je disais ça pour « me protéger », ou que j’avais juste pas rencontré « le bon ». 

Je termine sa phrase dans ma tête : et que le bon, ça allait être lui. Si on en croit les coachs amoureux, les gars adorent être mis au défi de cette manière. 

C’est mal juger, Laura. Elle me dit qu’elle se définit comme une « célibataire radicale ». Rien ne la fera revenir en arrière, au couple traditionnel, hétéronormatif et exclusif. C’est venu avec le temps. Passant de la simple envie de jouir de sa liberté jusqu’à la souveraine indépendance. 

-J’ai plein de projets, plein de gens à aimer déjà. Je ne vois pas ce que la présence d’un homme m’apporterait que je n’ai pas. Je serais juste perdante. Perdante de mon temps. Perdante de soins à donner. Perdante de mes valeurs et de mon mode de vie que je devrais mouler aux impératifs du Nous.

Autrement dit, se voir livrée à la dilution, elle aussi.

Sa radicalité n’est pas de la férocité ni une vengeance. C’est un état de confiance profond. Transcendant. Et ce que je lis entre les lignes, et qui me jetterait à terre si je n’étais pas déjà amortie par les bouillons, c’est son absence de peur. 

Et des peur, il y en a un shitload à gérer quand t’es célibataire.

Peur de la solitude.
Peur de ne pas être capable d’accomplir tes buts par toi-même. 
Peur de ne pas être assez, peur d’être trop.
Peur de voir tes charmes se faner.
Peur du jugement des autres. 
Peur de perdre ce fil de l’existence qui te connecte au reste de l’humanité.
Peur économique et financière. 
Peur d’être la troisième roue du carrosse. 
De te retrouver toujours assise au bout de la table au restaurant.
Peur de vieillir seule. 
Peur de manquer de sexe ou de tendresse.
De devenir tannée de te masturber. 
Peur de regretter. 
Peur d’avoir des tocs et des manies de vieux-garçon.
Peur de devenir la fille que t’as toujours trouvée pas chanceuse parce qu’elle vit seule.
Peur d’inquiéter tes parents. 
Peur de la marginalité. 
Peur d’être lourde ou un fardeau pour tes enfants. 
Peur de laisser passer la chance d’être aimé.

Je les liste.

Or je refuse qu’elles soient les miennes. Je veux dire, ce sont des peurs pour les masses. (Ici me revient en mémoire l’album Songs for the Masses de Depeche Mode. Mais parlaient-ils des masses ou des messes? Écrivez-moi en DM. Haha.) 

Laura confirme. 

-La peur, ce n’est pas un sentiment que je nourris. Elle a fini par crisser son camp. Elle manque pas de lunch ailleurs.

Elle me fait marrer avec ses images. On s’amuse bien dans ce spa, dis donc. Quand même, je prends une note sur un post-it de ma conscience : la peur se tape un huit-services chez-moi, il n’est peut-être pas trop tard pour la priver de dessert? 

Je pense au Sultan. Le mec que je fréquente. Le mec qui texte le plus inadéquatement au monde. Qui a activé de manière permanente le mode sans notifs de son cell. Qui me réduit à espérer qu’il verra d’ici demain mes mots doux « transmis silencieusement » et mon invitation au cinéma – s’il me répondait avant avant le début de la projection, ce serait bien. 

Je raconte notre histoire à Laura, la rencontre originelle, le voyage au Mexique avorté par la bâtarde de pandémie. La disparition pendant deux ans. Le match “revanche” sur une application de rencontres. On est bien depuis ce temps-là. Quelques mois à savourer la chance de se reprendre là où l’apocalypse nous avait laissés. 

Si je lui parle de nos échanges texto, ce n’est pas banal. Contrairement à ma « spa mate », je me délecte du sentiment d’avoir quelqu’un qui pense à moi pendant la semaine où il a la garde de ses enfants, et ça me ravit d’avoir un amoureux avec qui partager les clins d’oeil de l’existence. J’aime la zone habitable de l’absence-présence. 

J’aime l’idée de communier dans nos pensées. 

J’ai toffé un méchant boutte avec un narcissique à l’attitude glaciale parce que ses textos enflammés savaient tout racheter.

J’aimerais bien devenir chercheuse en Communications par les doigts dans le champ d’études des Relations débutantes entre personnes célibataires. Maints périls, moults écueils nous guettent, et un guide des bonnes pratiques attend toujours d’être produit – avertissement, je n’ai pas fact checké cette opinion. 

Je suis l’opposée de Laura, en intentions et en résultats, car évidemment :  

– Ça les rend fous, les gars. Ils me textent tout le temps, ils me disent qu’ils s’ennuient. Quand je suis revenue de Tremblant après 4 jours, les trois m’invitaient à sortir le soir même. Moi, j’étais trop fatiguée. 

Comment une chose terriblement prévisible peut-elle être aussi diablement fascinante? Je n’ai pas encore la réponse, et pourtant ça fait deux ans que j’alimente un blogue qui pourrait – presque – se résumer à cette question. Pourquoi on aime ceux qui ne nous aiment pas et qu’on n’aime pas ceux qui nous aiment?

Le mot radical m’habite depuis la discussion dans le spa et la totale gloutonnerie qui s’en ai suivi quand Laura a mis sur la table le gâteau d’anniversaire triple chocolat qu’elle avait préparé pour Phil. Les deux m’ont fait réfléchir à ma relation avec les extrêmes. 

Si un jour, je me proclame célibataire radicale, c’est que j’aurai vraiment, vraiment souffert. Je ne vois pas comment je pourrais y adhérer par principe. Ce serait contraire à ma nature profonde d’amoureuse radicale. Tellement radicale qu’elle aime probablement plus l’amour que la personne qu’elle croit aimer. 

*


Addendum

Mais jamais aussi radicale que Mireille Mathieu dans sa version en français de Woman in Love : Une femme amoureuse.

Je suis une femme amoureuse
et je brûle d’envie
de dresser autour de toi
les murs de ma vie.
C’est mon droit de t’aimer
Et de vouloir te garder
Par-dessus tout.

Il faut l’écouter pour entendre l’intensité de ce désir de possession. Honnêtement, ça fait peur.

*

Radical. Adjectif.
1. Qui tient à l’essence, au principe (d’une chose, d’un être). Changement radical.

2. Qui vise à agir sur la cause profonde de ce que l’on veut modifier. Prendre des mesures radicales.

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Crédit image : une oeuvre de la renversante Georgia O’Keefe, dont l’oeuvre fait actuellement l’objet d’une exposition au MBAM.

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