Mon titre n’est pas facile à comprendre mais je le garde de même. Vous le relirez à la fin 😉

Il y avait des mouchoirs partout, le coffre à gants était ouvert, béant, son contenu éparpillé aux pieds du passager – le manuel d’instruction, les immatriculations, le manomètre chéri, et un élastique bungee vert. Les deux icônes de Jésus trainaient sur le siège du conducteur – son regard doux et pénétrant m’enjoignant à pardonner avant même que je ne comprenne la faute dont j’étais victime. Quelqu’un s’est introduit dans mon char.
C’est la deuxième fois.
En décembre, mon fils emballait des cadeaux jusqu’à pas d’heure en parlant au téléphone avec celle qui allait les déballer – premier amour! -, quand une agente de police a frappé à la porte, vers minuit.
Gros Chat est venu me réveiller en répétant les mots qu’il ne semblait pas pleinement comprendre. « Maman, il y a une personne intoxiquée couchée dans notre auto.»
J’ai émis un « quoi? » enroué et semi-fâché comme s’il rejouait à l’enfant qui ne veut pas dormir ; puis, voyant sa silhouette d’un mètre quatre-vingt au pied du lit, j’ai cherché comment j’allais sortir mon corps nu d’entre les draps sans qu’il me voit. Tant pis. Robe de chambre commando et gyrophares, bottes d’hiver avec pas de bas, tournée du véhicule, lampe de poche, un humain arc-bouté dans son manteau escorté jusqu’à la voiture de police stationnée derrière la mienne. Pas de vomi ni de déjections. Ma boîte de kleenex utilisée comme oreiller de fortune. Les coordonnées du poste de quartier sur une carte avec le numéro de constat.
On m’a dit de verrouiller systématiquement mes portières.
Odeur persistante de robine dans l’habitacle pour quelques jours. (C’est moi la femme que vous avez vu rouler les fenêtres ouvertes en plein hiver.)
Régie par mes convictions anti-gaspi, j’ai sorti les kleenex de leur boîte écrapoutie pour les mettre à disposition libre dans un rangement entre le passager et le conducteur. De quoi devrais-je avoir peur? des puces? de la Covid has-been? des gènes de l’alcoolisme et de la pauvreté transmissibles par les voies respiratoires?
Les mêmes mouchoirs sont maintenant partout dans l’habitacle. Un enfant colérique n’aurait pas réussi meilleure dissémination.
Tout ce qui pouvait être ouvert et fouillé l’a été.
Tout ce qui pouvait être volé a dû l’être, or, je ne remarque rien qui manque.
(Rien sauf le sentiment de sécurité.)
Je range mes affaires en m’arrêtant sur les icônes du Christ. Ma mère les a trouvées dans le coffre à gants quand elle a acheté la voiture, usagée, et elle a profité d’elles pour faire survenir du solennel dans le parking de la SAAQ le jour où elle m’a vendue l’auto. «Ça va vous protéger des accidents, toi et les enfants.» Je remarque qu’elle ne prononce pas le nom de Jésus. Invoquer le Seigneur sans le nommer, ça passe. Ça fait moins catéchèse. Et c’est certainement le signe qu’on ne sait plus comment évoquer nos vieilles croyances religieuses.
Toujours est-il que je dis merci aux deux Jésus d’avoir empêché le malfrat de partir avec mon précieux manomètre, celui que je manie avec assurance depuis que je fais mes changements de pneus moi-même, deux fois par année, sous l’égide affectueuse de mon papa. La dernière fois, il m’a laissée partir avec l’outil pour que j’arrête de perdre mon p’tit change dans les stations-service et s’il était disparu, je n’aurais même pas eu la chance de m’en servir.
(Parce que je fais de l’humour en parlant de deux Jésus au lieu d’un, j’échappe moi aussi à la catéchèse. Bien habile, tout ça.)
Ce n’est qu’au retour de l’épicerie que j’ai trouvé la tige de métal sur le siège du conducteur. Savamment dépliée et repliée par les mains chaudes d’un homme mal intentionné, qui en ce moment fait peut-être son épicerie, tout comme moi. Il me semble improbable que l’intruse soir une femme, mais qu’en sais-je?
Barrer mes portes ne suffit plus. Le territoire de l’inviolable se rétrécit.
Je ne veux inquiéter personne mais la prochaine étape, c’est l’intrusion de domicile?
J’aime la ville, je vis à la new yorkaise depuis des années, heureuse de courir les lancements, les expos, les épiceries fines et d’arpenter les trottoirs avec mes lunettes fumées au visage et à la main un café troisième vague à cinquante cennes la gorgée.
Pourtant, le climat est en train de virer. Les incivilités dans le métro, l’avalanche de déchets qui me poussent à sortir régulièrement avec un sac en plastique pour ramasser les ordures qui jonchent ma rue, les commerces placardés, l’épidémie de grafs qui ne fait que me rappeler Athènes défigurée.
La femme qui habite seule une semaine sur deux se demande comment assurer sa sécurité. Un système d’alarme? Le poivre de Cayenne?
Virer à droite? Un gouvernement autoritaire?
Virer à gauche? La souveraineté?
Et si j’adoptais un berger allemand?
Je pourrais l’appeler Jésus – et ainsi forcer toute la famille à prononcer le nom du Fils de Dieu à coeur de jour.
Ces temps-ci, adopter un chien est la solution à tout. Pas de chum ; un chien. Pas assez de sport ; un chien. Envie de tout quitter pour vivre à la campagne ; un chien.
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Vous-vous demandez peut-être ce qui arrive avec le Sultan? On a tous les deux omis de se faire signe pour concrétiser notre rendez-vous du mardi. Il y avait l’éclipse le lundi, j’invente une raison avec ça, ça a désaligné nos chakras ou décentré nos désirs. Je ne ressens ni manque, ni gêne d’avoir laissé tomber la balle ; simplement la conviction qu’il n’était pas disponible émotivement pour vivre ce que j’ai envie de vivre.
Pendant les heures passées à regarder la lune manger le soleil à travers mes lunettes ISO 12312-2, je tapais sur l’épaule du cosmos en demandant : belle éclipse, qu’as-tu à me dire?
Suis-je la seule? Quel message vous a envoyé l’éclipse?
Je partagerai ma réponse dans mon prochain billet. Et les vôtres si vous voulez!