Je suis la fille que vous avez vu arriver au Central et s’asseoir seule dans un coin pour changer de souliers. Les sandales flattes en cuir italien fatigué, c’était pour le métro. Je me hisse sur mes escarpins noirs en m’accrochant à un tabouret, en m’espérant inaperçue. La foire alimentaire réinventée (il suffisait d’y ajouter de la vente d’alcool) bourdonne de congénères qui ont dépunché pour la fin de semaine et de bandes de copains prenant un verre avant d’aller assister à un concert. En voulant ranger mes sandales flattes dans mon sac à main, je les dépose sur la table. Ouache. J’espère vraiment que personne ne m’a vue.
Je me sauve sur Sainte-Piétonne, parmi la foule en robe d’été. J’ai l’idée de me poster sur un bout de mobilier urbain avec vue sur la porte d’entrée de l’événement. J’observe qui y entre. Homme en pantalon noir. Cheveux frisés avec du gel. Plusieurs femmes avec des robes à motif, à frise, à volants. Je les juge tous trop chics. J’allais me lever quand deux pétards me passent sous le nez, deux pêches éclatantes d’élégance naturelle, de mi-trentaine et de leur évidente amitié. Si elles entrent à ladite adresse, elles auront le premier choix. Elles entrent.
Deux pages de La fin de l’amour plus tard (j’achève), je me décide à y aller. Ma cousine doit me rejoindre dans vingt minutes. C’était son idée, la soirée pour célibataires. Elle m’a dit : il y a deux cents billets. Cent hommes, cent femmes. Prix d’entrée, 125 dollars. Pour elle, c’est rien. Pour moi, chaque dollar est un regret.
Quelques groupes et duos sont agglutinés autour du bar. Je troque mon unique et chiche coupon pour un verre de bulles en cherchant un homme qui ne serait pas déjà accaparé. J’ai zéro envie de la jouer auto tamponneuse. J’en spotte un, à 13 heures. Beau gars. Il me reçoit avec un sourire vrai, la conversation démarre toute seule, ex-danseur professionnel reconverti en consultant que des entreprises consultent pour quelque chose de flou, mais à gros prix, domicilié à Terrebonne où ses filles devenues danseuses habitent elles aussi. On parle de redistribution de la richesse, de biais genrés générés par le codage et l’IA, il s’intéresse à moi, à ma job, mes opinions. Bon point pour lui. Méfions-nous des personnes qui font une parade nuptiale. Qui parlent et parlent et parlent. Elles veulent nous attirer dans leur filet. Et moi je ne fréquente pas ça, les filets.
Ma cousine arrive, je lui présente mon nouveau buddy.
Les bouchées se mettent à circuler. Les organisatrices prennent le micro pour un mot de bienvenue. J’écoute pas trop. Premier prix de présence, un forfait pour deux dans un spa des Laurentides. Nom du gagnant, applau, applau. Le deuxième, un vinyle de Beyries autographié.
Un vinyle de Beyries autographié.
Je ne sais pas si ce prix me fait rigoler parce qu’il est encombrant, parce que je l’imagine à son dernier degré de séparation avant la vente de garage, parce que la musique de Beyries, en tout respect, me donne le goût de m’acheter des pantoufles en vue de ma prochaine dépression ou parce qu’il accuse une jolie drop de valeur entre les prix. Ce sera quoi le troisième? Une inscription sur la liste d’envoi de Marc Drouin? Non merci. Je vais vivre ma vinaigrette.
Deuxième verre à mes frais. Vingt-trois dollars pour un verre de blanc. Plus le pourboire.
J’entreprends un tour de la salle en essayant de ne pas renverser une seule goutte. Ma cousine et moi, on a cartographié la trappe de fauteuils confortables où un bunch de femmes regardent le coucher du soleil à défaut d’avoir su asseoir un homme dans le cercle ; la troupe sur la terrasse massée tellement serrée autour du DJ sur la terrasse qu’elle empêche de circuler ; les duos le long du bar qui ont l’air d’avoir des didascalies à leur attention – pour elle, avec un sourire un peu trop appuyé, pour lui, l’air impénétrable ; et les toilettes, dépassés les ascenseurs. Ma cousine a spotté un gars qui vient de Westmount, c’est sa prochaine cible. Good luck, Darling.
Moi je retourne voir le consultant danseur. On a vraiment du plaisir à jaser ensemble. Je redeviens l’adolescente amie des gars. Pas la fille que tu frenches, mais la fille le fonne. Pas la fille sur qui tu bandes mais celle que tu vas inviter à aller fumer un joint. Ici, ce soir, ça ne me dérange plus. Terrebonne, tsé. C’est un peu loin. Et surtout, je ne ressens pas d’attirance pour lui. Je ne ressens d’attirance pour personne.
Le party est platte.
Je vais m’asseoir seule sur une banquette en regardant ma cousine flirter Westmount.
Ça me rappelle une lubie que j’ai longtemps eue. J’étais certaine que je pouvais être une comédienne époustouflante si je me retrouvais dans une situation où les gens ne savent pas que je joue. Que je pourrais emberlificoter un policier qui veut me donner un ticket en prétextant que j’arrive de me faire avorter, genre. Ou que je pourrais assister aux funérailles d’un inconnu et prétendre que je suis sa voisine d’enfance en multipliant les aventures de hangar hanté et de bottes de pluie fendues.
Cela va sans dire que je savais que je n’étais pas une comédienne époustouflante sur scène, quand je me présentais devant le public avec la troupe de théâtre de la poly. Ce n’est pas une question de talent mais de pudeur. (De talent aussi peut-être mais ce n’est pas mon point.) Comme si les gens n’allaient pas voir le sentiment pour lui-même, mais seulement moi qui essaye (plus ou moins désespérément, plus ou moins justement) de transmettre le sentiment. No wonder que je n’ai pas su flirter avant la quarantaine! Je ne voulais pas qu’on me voit battre des cils avec un sourire un peu trop appuyé, je trouvais terriblement humiliant d’être vue en état de séduction. Je rêvais de récolter sans effort, d’être convoitée sans avoir à y mettre une once d’intention. Exposer mon besoin d’être aimée me pourrissait de honte.
Plus maintenant.
Flirter m’amuse, m’ennuie même.
Je finis mon verre avec une gorgée à 3 et soixante-quinze en me félicitant d’avoir atteint cette grâce : je me fous du jugement des autres et je me fous même de mes propres jugements à leur endroit. C’est juste du room tone pour mon cerveau qui a peur du silence.
Il y a un gars plus loin sur la banquette qui semble aussi ailleurs que moi. Je lui demande comment il a entendu parler de l’événement. Il me répond : une des organisatrices m’a demandé de venir. C’est une amie.
– Il manquait d’hommes?
– Oui.
– As-tu le ratio?
– 130 billets vendus, 40 hommes et 90 femmes.
Encore une fois, les chiffres peuvent raconter l’histoire à eux tout seuls.
A cet instant, ma cousine revient de Westmount. C’était frette, frette, frette. Elle me dit : on va-tu finir la soirée au Rouge Gorge?
Heille tellement.
Je me lève de la banquette en jetant un dernier coup d’oeil panoramique sur la troupe des humains en train de jouer leur meilleure séduction. Je cherche le vinyle de Beyries une dernière fois. J’ai été dure avec elle. J’aimerais lui dire que moi aussi, ce soir, je me suis sentie comme un bibelot en désenchère dans une vente de garage. On l’était tous.
Sur le chemin vers la sortie, on croise un animateur vedette de la télé qui vient d’arriver. On se connaît, on se fait la bise, je lui fourgue mes « appuis conversationnels », deux petites cartes pastel qu’on te remettait à l’entrée (si tu arrivais à l’heure) et pouvant servir d’amadou* : Quel serait ton nom de DJ? Douche le matin ou douche le soir?
Je l’ai déjà entendu en entrevue dire qu’il prenait sa douche plusieurs fois par jour. Ça fitte. Un douche qui douche beaucoup. Je me trouve ben drôle.
On lui souhaite de mettre le feu à la soirée. Il est du bon côté des stats.
J’ai gardé la troisième carte : Quelle chose veux-tu essayer une fois dans ta vie? Une soirée pour célibataires ne fait plus partie du choix de réponse. Je pourrai dire le parachute, comme tout le monde, même si c’est pas vrai.
***
Amadou. Substance spongieuse provenant de l’amadouvier du chêne et préparée pour prendre feu facilement. Briquet en amadou. En anglais : Tinder. (wink wink)