J’ai cinq, six billets de blogue en charpies, qui ne trouvent pas leur élan vers la finitude.
Charpie. Nom féminin.
ANCIENNEMENT. Amas de fils tirés de vieille toile (remplacée par le coton et la gaze),
servant à faire des pansements.
Je crois que j’ai entamé une nouvelle phase de ma vie sentimentale. Je suis parkée sur le neutre. (Je conduis manuel dans mes métaphores.)
Quelques idées lues et entendues font leur nid sur la banquette du passager.
Repensons notre conception du célibat. Une personne n’est pas en couple OU célibataire, la vie est une une succession de relations, qui débutent, perdurent et se terminent. Et on passe tous, plus ou moins souvent, pour plus ou moins longtemps, entre les deux états : parfois en couple, parfois en liberté.
Nos relations, on les tresse, on les tricote, on les brode. Parfois, des fils tombent au plancher.
Si je pouvais, je cancellerais le mot célibataire de mon vocabulaire. Sa détestable manie de me définir par ce qui est absent. En âge d’être mariée mais qui ne l’est pas.
Mais agent libre, vagabondeuse, indépendantiste.
Joueuse autonome, louve solitaire, soliste.
Déméter, Athéna, Artémis.
À défaut de répondre aux critères de la Childless Cat Lady, être une Dudeless Fierce Lady.
Ce qui est beau, c’est que je me sens en parfaite synchronie avec la Société Secrète des Dateurs. La fatigue des applications n’est pas qu’un sujet juteux pour les balados de croissance personnelle. Les échanges sont devenus englués, la motivation générale tire la langue, on atteint à peine le seuil de la responsivité. L’intérêt est ralenti, je le vois et je le vis.
Beaucoup trop de profils m’informent que le Dude est vacciné. Ça ne sent pas la mise à jour récente récente.
J’y suis revenue depuis quelques semaines, après une longue pause. Je voulais laisser toute la place à Majesté, pour savourer l’attente excitante de la parution, le lancement, la promo, et leur être entièrement dédiée. Mon amour d’été, c’est mon livre. Il m’en fait vivre, des choses! Les contes de fée devraient changer de princes.
Au pourtour, rien ne change, sinon que je reçois plein d’invitations de messieurs louches sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, des hommes avec qui j’ai des dizaines d’amies en commun – que de femmes autrices, journalistes ou artistes. Quelles raisons ont-elles eu d’accepter leur requête? On se dit, construire une audience, vendre des livres, des toiles, ou n’avoir pas de raison de refuser. Faire partie de la communauté. La communauté des femmes créatives suivies par des messieurs louches.
Sur Instagram, pareil. Un Pete45, un BigWheel, et tant d’autres façades dont la seule identité se résument à deux nombres, dont l’un excède l’autre. Suivre plus grand qu’être suivi.
J’ai affublé Majesté de slogans racoleurs. Les appeler sous-titres serait plus noble. Le blogue secret d’une femme célibataire. Pack de cigarettes pour l’âme. Avais-je à retomber dans la fonge des applis pour les honorer?
Avais-je à quérir la cour suave de mes contemporains pour trouver matière à écrire?
Comment résister à l’envie de recopier un profil comme celui de Ian sur Tinder?
Je cherche une blonde avec des grosses boules qui aime le cul. Qui s’y connaît beaucoup en manger. Pis full cash pour me faire vivre pendant que je me saoule en écoutant la tivi. Surtout pas superficielle ok. Qui sort de l’ordinaire. Pas cliché là !
Si tu lis encore, j’espère que tu comprends le sarcasme sinon ça ne marchera pas.
Ben sauf si t’as des grosses boules.
Ian ne commet aucune faute à part la toute petite virgule qui devait suivre superficielle. Je ne compte plus le nombre d’hommes qui mettent la virgule collée sur le mot qui suit. Pas superficielle ,ok. Pas cliché ,là.
Mais pas Ian.
Sa chanson préférée est Amsterdam de Jacques Brel.
Quoi faire avec ça, un être sensible qui joue à la provocation – sinon une entrée de blogue?
Il y en a un autre, Bob.
Il me dit qu’il habite dans Ahuntsic, c’est un quartier que je connais bien alors je lui demande dans quel coin.
Il me répond Sauver Iberville.
Ça Bob, c’est un vaste projet.
Sauver Iberville de l’oubli.
Explorateur de la démesure, corsaire possédé, un de nos plus spectaculaires héros. Celui qui a étiré l’élastique de la Nouvelle-France de la Baie d’Hudson à la Louisiane pour aller mourir à La Havane. On pourrait récrire le Comte de Monte Cristo avec chacun de ses voyages.
J’ajoute pirate dans la liste des mots qui m’inspirent à remplacer célibataire.
Une faute d’orthographe suffit-elle à discréditer un homme?
C’est Sauvé, Bob. La rue Sauvé.
La critique du Devoir qui a détesté mon livre serait agacée de voir que je m’entête à documenter les péripéties socio-techniques de ma vie numérique. Elle ne donnait pas cher de ma peau. «Peu de chance que cette thématique générationnelle, que cette écriture du présent sillonnée de Messenger, Facebook et leurs reels, s’installe à demeure dans le champ de la littérature.»
Je la comprends. Ces mots sont condamnés à périmer. Mais le sont-ils davantage que d’autres signes culturels, d’autres noms, d’autres objets? Qui de Facebook ou de Kevin Lambert peut rêver de s’installer à demeure dans le patrimoine mondial des référents? Il serait mieux coté dans le cercle des petits fours et des ronds de jambe de parler de Monsanto que de Messenger, d’appels téléphoniques que de reels? Pourtant, il faut bien qu’on l’écrive, ce présent. On ne remettra pas le dentifrice dans le tube ni le thé dans le samovar.
Peut-on réellement goûter le présent avec notre langue du passé?
J’ai écouté en balado une entrevue avec la journaliste britannique Louise Perry, auteure de deux essais aux titres sur mesure pour éveiller ma curiosité : The Case Against the Sexual Revolution et A New Guide to Sex in the 21st Century. Elle nomme son champ d’études les politiques sexuelles – sexual politics.
On dit de Perry qu’elle tient des propos courageux : entre autres, que les femmes sortent perdantes de la libéralisation des moeurs en matière d’engagement amoureux et qu’elles seraient mieux protégées (financièrement, émotivement, physiquement) et aptes à se réaliser dans les cultures et sociétés où l’institution du mariage domine. Elle interprète aussi le désarroi des hommes par une mésadaptation à la nouvelle économie, basée sur le savoir et les services et dans laquelle la force physique et les habiletés manuelles ne donnent plus accès aux meilleurs emplois. C’est ce sentiment de déclassement qui pousserait certains hommes, évidemment, pas tous, à chercher un retour aux valeurs traditionnelles.
Sur le dating, Perry déclare qu’un nombre croissant de femmes dénoncent des pratiques de rough sex dans l’intimité de leurs relations balbutiantes.
Non, se faire étrangler ne peut pas être le nouveau cunni.
Sur mon profil, à la question Ce que je cherche, j’ai opté pour Rien de sérieux. Une entourloupette qui cache que j’ai peur de faire peur si j’affiche Relation à long terme. Ça me chicote quand même un peu. Suis-je honnête? Pourquoi je décide de ne plus l’être?
Est-ce que les risques de violence sont plus élevés chez les utilisateurs qui ne cherchent Rien de sérieux? Il y a une étude à faire. Et pour chaque étude, ça te prend un Goliath qui accepte de partager les données de son application avec un David chercheur en sciences humaines.
Hier, j’ai swipé à gauche un mec qui avait choisi Minotaure pour pseudo.
Le Minotaure.
(Comment ne pas penser à celui de Marie-Hélène Poitras ?)
Si je pouvais tronquer ma réponse ; Ce que je cherche : Rien.
Enfin, rien que n’offre un menu déroulant.
J’aime bien l’image ; j’écris dans mon char, parkée sur le neutre.
Je suis bien chanceuse, d’avoir la solitude heureuse.