*** Ça fait longtemps que je n’ai pas eu une aussi bonne anecdote de dating à raconter. ***
Il est soudeur. Sa photo de profil montre un jaillissement de feu entre les mains d’un homme casqué, penché sur une immense hélice. Dans le gris du chantier naval, la flamme – on dit l’arc, en soudure – créé un trou blanc, une déchirure dentée, à l’endroit de son coeur.
J’ai une panoplie d’à priori liés au type d’emploi qu’occupent les prétendants à l’amour que les applications me présentent – les informaticiens sont des introvertis qui collectionnent des figurines, les médecins et les profs d’université sont narcissiques, les musiciens sont pauvres, les publicitaires sont cyniques et privés de morale, les professeurs au secondaire sont malheureux et probablement en arrêt de travail.
On a eu une formation sur les biais inconscients à ma job ; je n’avais pas besoin d’exemples. Les miens sont conscients.
Pour les métiers de la construction, c’est moins clair. J’accorde ma plus haute estime au savoir faire manuel et rien ne me rend plus admirative que l’érection d’une maison. Il doit bien exister des électriciens qui aiment fréquenter les théâtres et pas seulement les filer. Je vous évite la note en bas de page – prévalence estimée: faible.
Soudeur? Écoute.
Il suffisait d’un arc pour déclencher l’étincelle de mon imaginaire.
Dès les premiers échanges, je me suis mise à l’appeler Prométhée.
Flirter, c’est parfois mettre la barre un peu trop haute. Je m’en rends compte maintenant.
Nos premières conversations téléphoniques nous font cliquer ; et le mot-clic de mon côté, c’est «chiens de traîneaux». Il me raconte qu’il a possédé une meute de chiens pendant une grande partie de sa vingtaine, et qu’il vivait de sorties en traîneau l’hiver, et de menus travaux sur une base de plein air pendant l’été. C’est juste assez punk, pour un gars qui, isolé dans les replis géologiques des Laurentides, écoutait Jesus and Mary Chain, Bad Religion et Me, Mom and Morgentaler, et se rendait parfois en ville pour assister aux assemblées clandestines de la Ligue antifasciste de Montréal.
Le personnage me charme. J’entends qu’il prononce la dernière syllabe de chaque mot – il ne s’arrête pas à confortab’, il dit confortaBLE ; c’est pas seulement apprend’, c’est apprenDRE. Il donne l’impression d’un garçon de bonne famille qui est parti sur une balloune au tournant de l’âge adulte ; il me parle de son passé avec tendresse, calé dans le modulaire tout neuf qui vient d’atterrir dans son condo judicieusement excentré, près du bois de Saraguay.
On parle longuement de Bérurier Noir, de leurs concerts au Québec, de leurs propos internationalistes, des allégories politiques, guerrières et sexuelles qui parsèment leurs textes et qui te font l’effet de tout défoncer quand tu les découvres à l’adolescence.
Le personnage me charme. Au psy qui me lit, suis-je normale? Il m’arrive de ne plus savoir ce que je cherche. Une relation ou des histoires? L’engagement ou l’inspiration? Pour que l’envie de rencontrer un match me prenne, il faut des signes encourageants, quelques étincelles ; cela va de soi. Ces signes, pour moi, s’organisent rapidement en récit, clignotent et pointillent dans un champ lexical, me donnent envie de compléter les blancs.
Si j’en crois mes pairs célibataires, certain.e.s adoptent une approche critériée, les signes doivent cocher des cases – pour ceux qui ont regardé Ton père, ma mère, «Pas la rive Nord».
Certain.e.s ont «des feelings», parfois tranchants – tu le sens ou tu le sens pas.
D’autres aspirent à la transcendance, croient au Destin, à la poursuite de vies antérieures ou s’attendent à une révélation – la certitude d’avoir trouvé LE bon, LA bonne.
J’imagine qu’on navigue tous en mode hybride. Qu’on a une majeure et une mineure.
Mais le récit est important. C’est la troisième couronne de l’identité. La première, c’est notre nature animale, instinctive et archaïque. La seconde est formée par les mécanismes adaptatifs de notre personnalité, par les expériences vécues et les systèmes de défense qui se mettent en place, souvent malgré nous. La troisième couronne, la plus consciente, c’est la construction du sens. D’où viens-je, où vais-je, à quoi ça sert, une vie?*
L’histoire qu’on se raconte.
Dans le cas du soudeur de Saraguay, je vais être servie.
Le jeudi, il m’invite chez lui et m’offre de me préparer «un bon petit souper». Je réponds que je serais plus à l’aise qu’on se rejoigne dans un bar ou un resto pour une première fois ; il insiste, plaidant que ce serait vraiment plus agréaBLE à la maison. Je réponds, moitié-factuelle, moitié-courroucée : Mais je ne te connais pas. Cette rencontre n’a pas lieu, on est trop fatigués tous les deux, mais son insistance fait apparaître un premier poteau rouge.
Le deuxième, c’est quand je l’ai pocket callé du gym. En vidéo.
Nonobstant l’absurdité de l’appel et la gêne de lui présenter ma face rougie et mes frisottis en sueur, j’ai pressenti, en douze secondes, à partir d’une fenêtre grosse comme un timbre – age spoiler – qu’il n’allait pas me plaire.
Laissant la chance au coureur Cupidon, je décide quand même de l’inviter à prendre un verre. Je lui propose de m’accompagner à la projection du film d’une amie le vendredi suivant, une copine du cégep qui présente, enfin!, au monde entier le documentaire sur lequel elle travaille depuis des années. On ira prendre un verre avant le film ; et un autre après, peut-être, si les atomes crochissent, et sinon, je me défilerai.
C’est une stratégie éprouvée de placer une première date dans une plage horaire limitée, qui plus est quand t’as dépassé deux poteaux rouges en t’en venant.
À nouveau, il insiste pour venir me chercher à la maison alors que je lui ai clairement donné rendez-vous au bar. Mes réticences, au lieu de renforcer ma prudence, l’érodent. De guerre lasse, je texte mon adresse en ayant déjà peur de le regretter ; et je consens par la même démission à être son passager, à coincer ma bulle dans sa bulle, mon armure dans sa carrosserie, pour quelques feux de circulation. Ce n’est qu’en sortant de là qu’on se toise, que nos corps sont révélés. Le sien me fige. Le Prométhé de Saraguay mesure facile six pieds quatre, sinon cinq. Ses jambes, à elles seules, font quatre pieds de haut, sa taille doit m’arriver aux boules.
Ce n’est qu’au moment de s’asseoir l’un en face de l’autre que je peux apprécier son visage. Ses cheveux frisés et clairsemés, qui apparaissent plus fins et soyeux que sa barbe, eux soyeux et volatiles, elle boisée et droite. Telle que sa taille que j’ai trouvée haut perchée, la ligne de ses yeux semble dessinée un peu trop près des cheveux. Si son crâne était une maison, on la dirait basse de plafond ; ou serait-ce un front court? Sa physionomie ajoute à sa timidité quelque mystère, entre le naïf et le fuyant, entre le pur et l’inquiétant.
La parole ne vient pas aisément. L’absolu contraire de la connexion instantanée qu’on a eue au téléphone. Il me dit qu’il sort peu, seulement pour de longues marches, les shows coûtent trop cher, son appart est hors de prix ; qu’il ne fréquente plus que ses enfants et sa famille depuis bon nombre d’années, après qu’il ait dû couper les ponts avec les mauvaises fréquentations de sa vingtaine, toxiques, voire criminelles ; qu’après ses longues journées à travailler dehors, il est tellement fatigué qu’il n’a plus l’énergie de jouer de la musique.
Apprendre qu’il gratte la guitare m’emmène à regarder ses mains, ses longs doigts aux lignes irrégulières, à l’image d’un système racinaire en train de se développer autour du verre – ou peut-être témoignent-ils simplement des multiples blessures et dangers qui, peut-être, je remplis les blancs, guettent un soudeur de métier.
En un mot, crochus.
En une fraction de seconde, répulsion.
La facture est bientôt acquittée, on repart dans sa carrosserie vers le cinéma. Petite salle, immense écran. Petit siège, interminables jambes de mon invité qui doivent s’écarter, vers la droite et vers la gauche, vers moi qui me contorsionne pour mettre de la distance entre ses membres et les miens. Mes récepteurs olfactifs n’ont pas cette souplesse. Mon «+1» porte un subtil flotteur de phéromones perçues par mes sens comme nauséabondes. Odeurs de poussière, de panais bouilli et d’andropause.
J’attends du film qu’il me délivre. L’histoire m’emporte, la détermination du jeune athlète vient chatouiller ce fameux sentiment maternel auquel je tente de résister la plupart du temps car il me fait feeler matante ; je le laisse pour une fois m’attendrir. Or, ma nausée ne fait qu’empirer. Au milieu de la deuxième rangée, mon siège trop près de l’écran se transforme en manège et la patiente attaque du flotteur d’odeurs finit de me brasser les sens jusqu’au mal de coeur fatal. Plus je m’affale dans l’inconfort, plus le point de fuite devient oblique.
Je ne me sens vraiment pas bien, je vais devoir sortir.
On se lève, on dérange la rangée au complet, on débouche dans la fraîcheur du corridor où des profondes puffs d’air me recentrent, me regroundent. Il me reste encore à filer entre les doigts – crochus – de la pauvre hère qui croit me consoler en me disant que le film était trop long de toutes manières.
–Ils auraient pu couper la moitié des scènes.
Je m’apprête à défendre le nécessaire travail d’observation du cinéma documentaire – sa quête d’une vérité inaltérée –, mais en tournant le coin du corridor, on tombe face à face avec ma copine qui vient d’arriver.
Oh.
La réalisatrice sera présente après la projection pour discuter de son film avec le public.
C’est d’ailleurs pour ça que je voulais le voir aujourd’hui.
Bise, bise.
– Tu pars avant la fin? J’espère que c’est pas parce que tu trouves mon film plate!
Je la rassure, bien sûr que non! Évasivement, j’explique que je suis étourdie. Peut-être que je couve quelque chose. Je la vois se raidir et faire un pas de recul, étonnée que je lui aie si volontiers fait la bise. Elle se tourne vers mon invité, lui tend la main, le gratifie d’un gentil small talk auquel j’oppose (invisiblement) mes intentions de l’envoyer valser. Justement, au deuxième se tient une soirée dansante latine, et le son de la rumba couvre nos échanges malaisés. Non, on n’entendait pas la musique dans la salle, le son était bon. Et j’espère que tu auras de beaux échanges avec le public, félicitations encore.
La conversation la plus étriquée de mon année 2024.
En sortant, mon compagnon d’infortune s’inquiète.
– Je me sens mal. Penses-tu qu’elle m’a entendu dire que la moitié des scènes auraient pu être coupées?
– Je ne crois pas, avec la musique qui venait d’en-haut…
Au moment de bifurquer sur la rue où la voiture est stationnée, je balance enfin mon «Je suis désolée mais je crois que je vais rentrer à la maison». Il comprend tout à fait, bise, bise, et je fonce vers chez-moi, incertaine de l’issue de mes pensées, la petite bille de ma conscience sautillant au rythme de mes pas entre les cases rouges et noires ; avoir chopé un virus, l’avoir échappé belle, avoir manqué de classe.
Je vais faire comme Patrick Roy la prochaine fois et écouter ce que mes poteaux me disent.
Il est exactement 19h17 quand je me glisse dans mon lit, en pyjama, sans avoir avalé autre chose qu’un somnifère lambda, en vente libre à la pharmacie.
Il est 19h30 quand je reçois le texto de Prométhée déchu qui m’invite à souper chez-lui le lendemain.
Mes adieux sont transmis par message vocal. Tu es quelqu’un de bien mais je crois que nos personnalités et nos modes de vie sont trop différents. Je préfère qu’on ne se revoit pas.
Presqu’aussitôt, nos échanges disparaissent. Il m’a bloquée ou désamitiée.
Une autre soirée de perdue à jouer à Sex and the City.
Je m’endors outrageusement tôt, vannée, et m’offre une nuit de sommeil outrageusement longue.
***
Le lendemain, en après-midi, j’écris un message à ma copine pour lui redire à quel point je suis désolée. Les causes de mon malaise restent inexpliquées, petit virus ou réaction psychosomatique à une date autodémantibulatrice, mais son film n’a rien à voir là-dedans! Contrite, j’admets que je n’aurais pas dû mixer les deux activités. C’est une bonne leçon.
Elle me répond que mon message tombe à point. Qu’elle hésitait à m’écrire. Si ce gars-là me plaisait, elle aurait le regret de m’annoncer qu’il venait de lui lancer une perche via Messenger.
Il avait adoré son oeuvre et l’avait trouvée «belle comme le jour».
«J’aimerais beaucoup avoir l’occasion de faire ta connaissance. Qu’en penses-tu?»
Double U,
Dirait mon fils
(Prononcer «Double You»,
à l’anglaise)
Means : What????
W
First thing in the morning, le soudeur éconduit a minaudé ma chum. Coup de foudre ou vengeance? Et si vengeance, délibérée ou inconsciente? (Elle l’a éconduit (bis) en mentionnant qu’elle était «en couple avec un homme exceptionnel». Cute, hein?)
Avouez qu’elle est pas pire, cette histoire.
L’écrire m’a plu davantage que la vivre.
Au psy qui me lit, suis-je normale?
Le documentaire L’athlète est actuellement en salle. Il sera notamment en projection à Sherbrooke le 10 janvier. Plus de détails ici : https://f3m.ca/film/lathlete/
* Les couronnes de l’identité sont une paraphrase de l’essai qui est mon obsession, ma Bible : The Happiness Hypothesis de Jonathan Haidt.