Emmanuel Carrère raconte.
Il a pris sept ans pour venir à bout de L’Adversaire.
Des années à mariner dans un fait divers sordide dont la marque n’était pas l’extrême violence mais le mensonge. Jean-Claude Romand passe des années à faire croire à sa famille qu’il va travailler alors qu’il est sans emploi ; il tue son temps dans sa voiture garée au hasard ou sur les sentiers forestiers du Jura. Carrère lui, se rend chaque jour dans un atelier pas loin de chez lui et s’allonge sur un canapé, incapable d’écrire, fixant le plafond et le vide sidérant qu’aucun mot ne vient habiter.
Le vide infracassable est-il in-fracassable ou infra-cassable?
Ce genre de réflexions en trompe-l’oeil me garde de travailler sur mon roman pour vrai. Je m’occupe à manier les mots sur une très petite échelle, particules élémentaires de sens que je n’arrive pas à ordonner. Journal intime, blogue, notes, post-it partout. L’éparpillement comme évitement.
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Galerie de l’UQAM. Exposition «Agora» de David Altmejd.
J’ai marché sur les eaux pour y arriver, protégeant d’une mer de slushe mes bottes neuves et délusionnellement dispendieuses.
(Petite, je prononçais slutche avec un t. De la slut-che. Adulte, j’ai laissé tomber le t pour arrêter d’entendre slut.)
Je suis ici avec Lui. On assiste à une visite en compagnie de la commissaire. La dame fait une blague sur le carnet de commandes de l’artiste. Elle s’est amusée à le lister. À travers la centaine de matières – strass, crins de cheval, noix de coco, plumes de poulet, fleurs synthétiques, feuilles d’ors vrai et faux – des rognures d’ongles.
Qui peut bien en être le fournisseur? J’imagine écrire à l’artiste. «Je vous offre mes ongles des doigts et des orteils.» Pick-up line digne d’une pick-up artist.
Un arc invisible nous lie. Nos corps se tiennent aussi près qu’il est possible de l’être sans risquer de se toucher. Inclinés. Bientôt je laisse ma main glisser le long de son dos, caresse furtive à travers sa chemise. Il sursaute. La surprise, un brin de désagrément peut-être. J’en déduis qu’il n’aime peut-être pas les marques d’affection en public.
Plus tard je lui demande. Il cherche ses mots.
– On est en ville. Il y avait personne que je connais dans la salle mais ça aurait pu. C’est pas la marque d’affection qui m’a étonné… – C’est le côté officiel.
J’ai terminé la phrase à sa place (une habitude que je déteste chez-moi).
J’admets que j’aime la tendresse en public. Et ce n’est pas pour attirer l’attention ou marquer la possession, je cherche à établir une liaison plus subtile, une connivence élective : se sentir seuls ensemble parmi la foule. Communiquer par un canal qui n’est ouvert que pour nous. Peut-être le vestige d’une ancienne immaturité: l’enfant revient toucher son parent une fois de temps en temps pendant le pique-nique, entre les balançoires et la glissade.
L’aspect officiel, je n’y ai pas pensé. On dirait qu’officiel ne veut plus rien dire.
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Carrère et le meurtrier Jean-Claude Romand ont établi, selon un psychiatre interrogé dans le documentaire, un pacte narcissique. Ben voyons, j’ai passé deux ans à tout lire sur le narcissisme sans être tombée sur ce pacte. Le regard de l’un valide chez l’autre la version du soi qu’il souhaite projeter. Tu es l’écrivain capable d’éclairer les coins les plus reculés de la psyché humaine ; tu es cet homme soumis à un mensonge devenu plus grand que lui – «damné mais pas damnateur».
Carrère, a posteriori, dit éprouver de la honte à avoir abordé le meurtrier non pas comme un sujet conscient et responsable, mais plutôt comme un être « à qui les choses arrivent».
Le pacte repose aussi sur une quête narrative. Carrère et Romand (le dude s’appelle «roman», pareil, prenons deux secondes pour savourer l’aptonyme) attendent tous les deux de l’autre une épiphanie salvatrice : lequel saura donner un sens à cette histoire?
«Il ne se doute pas qu’il y a pire que d’être démasqué ; ne pas l’être.»
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Comment on se sent quand la guerre approche? Qu’ont ressenti les Allemands, les Français, les Ukrainiens?
Pendant le blitz des bombardements sur Londres – ça a duré des mois et des mois – les jeunes Londoniens, se réunissaient pour faire la fête, pour danser, pour flirter. Soldats imberbes en uniforme conscrits par la RAF. Standardistes, ouvrières, infirmières. Tomber en amour était une forme de résistance intime.
J’imagine le dilemme de la chair. Je ne crois pas que le sexe donne du courage. Jouir, c’est ramollir un peu. Tandis qu’attendre et espérer, ça peut te garder vivant. Je n’ai pas de soldat à qui le demander, ni ne connais le code de conduite des Forces à ce sujet.
Mais diable pourquoi on se refuserait à jouir de la primauté de nos corps sains, beaux et forts, quand des hommes invalides, amputés et polytraumatisés hantent les rues?
Quand la guerre approche, l’amour n’est pas une lubie superficielle. Ce n’est plus un banal sujet de magazine féminin. (Petit reflux de misogynie intériorisée.)
Quand la guerre approche, on sent un paquet d’affaires nous barrer la gorge. La peur croît en secret comme des calculs rénaux – ou est-ce le germe de la haine? Quelle est la recette endocrinologique qui mène un individu à s’enrôler dans l’armée? J’y pense sérieusement, mais comme tout le monde, que je ne me vois pas au front, je ne me vois pas chair à canon. (La chair, encore.)
Selon les experts, il n’y aura pas de front, de toutes façons. On doit plutôt préparer ce qu’ils appellent une guerre asymétrique : style David contre Goliath.
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Maintes fois pendant les sept années, Carrère abandonne son projet, souhaitant se soulager de l’état de fascination morbide qui l’entraîne vers une dépression profonde. Et pour y mettre fin définitivement, décide un beau matin d’écrire dans son journal un résumé de son aventure de chroniqueur judiciaire et des raisons qui le poussent à l’avorter.
Ce n’est plus l’histoire à la troisième personne, c’est l’histoire au Je qui vient de démarrer.
Il dit qu’à partir de là, ça s’écrit tout seul.
Carrère va publier L’Adversaire en 1999. Selon le documentaire, le plus grand roman de non-fiction depuis In cold blood de Truman Capote. L’influence de ces deux auteurs baigne le champ littéraire. J’écris en ce moment avec le pantalon de pyjama roulé jusqu’aux genoux, pliée en deux, cherchant les précieux grains de riz qu’ont inondés les eaux successives de Capote, de Carrère, les eaux d’Annie Ernaux et de Marie-Sissi.
Jeunesse rurale oblige, j’écris paysanne, j’écris en râclant, en sarclant, en fauchant, j’écris à l’heure des poules. Je cherche la traduction du mot humbling, au sens que l’anglais lui prête. Quelque chose qui insuffle la modestie. Ni «humiliant», ni «leçon d’humilité», simplement une contraction de l’être sans le paraître.
Commentaire à ne pas me faire : tu aurais pu être patriote et utiliser une métaphore locale. Je sais mais rizière sonne mieux que cannebergière.
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On doit se tourner contre le bon ennemi.
Les broligarches veulent nous faire croire que ce sont les immigrants qui dégradent la société, qu’ils sont violents, criminalisés, racistes, parasites, impurs, n’importe quoi. Ils se payent sur leur dos une démonstration de force pour nous intimider tous, nous faire peur, nous dissuader de les questionner, de les dénoncer, de les taxer et de réglementer leurs compagnies. ICE se donne en spectacle : ce n’est pas seulement une Gestapo, c’est une agence de création de contenu.
Cette bonne vieille propagande. On la croyait obsolète et ringarde. Elle porte un hoodie et elle a tout appris à l’école de Grand Theft Auto.
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Assuétude.
Nom féminin. (1969, emprunté au latin assuetudo «habitude», pour traduire l’anglais addiction.) Accoutumance de l’organisme aux modifications du milieu. Accoutumance à une substance toxique. Assuétude médicamenteuse.
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Mais savez-vous qu’il existe une réponse simple à tous nos problèmes?
La numérologie bien sûr.
2026 est une année 1, ce qui signifie qu’on repart à neuf complètement, après un cycle de neuf ans marqué par la merdification du web, prolongée par la merdification de nos vies sociales et démocratiques. Un Hard Reset, j’ai lu.
D’après moi, 2026 sera l’année où la numérologie va vivre son moment de vérité.
Et que dire de l’astrologie dont tous les préceptes sont issus de cartes géocentriques mettant la Terre au centre du système solaire – et non le Soleil comme son nom l’indique.
Mais comme je suis, moi, dans une année 4, on me dit que c’est le bon moment pour bâtir quelque chose de solide, de sérieux. Justement, j’ai une histoire qui attend d’être (humblement) racontée. Pis une autre qui attend d’être vécue.
Rognures d’ongles.
L’art pour seule défense.