Nitrate de potassium (un autre chapitre)


La convalescence de mon père fait en sorte qu’il ne va pas sortir de l’après-midi. Il regarde Parfum de femme, avec Al Pacino en colonel à la retraite devenu aveugle, ça ne prend pas un bacc en sémio pour deviner que la cécité signale une noirceur chez le personnage, cécité dont la cause nous sera révélée, selon les bonnes pratiques scénaristiques, environ aux deux tiers des 109 minutes que dure le film. On reconnaît qu’il a été enregistré à TVA, l’habillage de Ciné-Maximum qui envoie à la pause donne le signal d’empoigner la télécommande pour passer sur Fast Forward. Le comble de la dextérité consiste à savoir revenir sur Play à temps, directement sur l’habillage, au retour. 

En déposant une tasse de thé sur la desserte à côté de son Lazy-Boy, je me moque du choix de film de mon papa. 

– Une histoire d’aveugle, c’est thématique. 

Il sourit, avec l’air de pirate que lui donne son bandage.

– Je me console.  

J’enfile mes bottes et mon manteau, je vais prendre une marche à la rivière – pour commencer.

Max a dit qu’il allait se plonger dans la comptabilité, c’est la fin du mois. Personne ne se soucie de mes allées et venues. 

On n’échappe jamais aux boues printanières et je m’attends à charrier des galettes de terre agglutinées à mes semelles. J’ai souvenir de marches où la chose devenait si désagréable et grotesque qu’on devait rebrousser chemin, il fallait trouver une branche dans le parterre pour récurer nos chaussures avant de rentrer. Mon pied coquet est soulagé, le chemin a durci depuis la pluie d’hier. L’air est limpide, le ciel blanc ; on dirait la sclère d’un œil géant veillant sur moi. Qui me voit? 

John pourrait avoir un superpouvoir de vision à distance, cela ne m’étonnerait pas ; cela ne changerait rien au demeurant, sa simple existence suffit à renvoyer de moi une image que je déteste, celle d’une jeune femme fausse et vaine, une wannabe paddée d’excuses pour ne pas passer à l’action. Je suis en train de faire un long détour pour retarder mon délit et s’il ne le sait pas, il doit le sentir.  

De retour ici, dans mes terres qui ne seront jamais mes terres, je viens chaque fois constater que je grandis. Pourtant je reste, physiquement et intellectuellement «mal dégrossie» – l’expression a le mérite de me faire rire –, informe de caractère.  

À quoi ils vont servir, les fumigènes? À surprendre les forces de l’ordre, faire diversion pour attaquer le mur? Ou de projectiles carrément? Et si un policier était blessé? Ce serait étonnant, vu l’épaisseur de leur armure, la visière, le casque. Les autres manifestants pourraient l’être, des passants pourraient l’être, on n’est jamais à l’abri d’un accident, et encore moins de l’idiotie. La poussée d’adrénaline chez un émule de Che Guevara à moustache molle mène certainement à tout un éventail de conneries. Et les risques d’incendie?

Tout ce qui peut mal tourner tourne dans ma tête. 

Si John était là, soit il me dirait pour me rassurer que les fumigènes, c’est de la petite bière, que c’est décoratif ; ou bien il ferait précisément l’inverse, me faire peur avec la mondialisation de la pauvreté ou l’esclavagisme néolibéral. Je ne connais pas mon coloc par cœur, il est imprévisible, et je réalise que c’est la raison pour laquelle il m’obsède. 

Les fumigènes sont-ils une arme véritable ou un écran de fumée?

Je réfléchis, indécise entre la gravité des gestes et leur inutilité ; en réalité, la première n’empêche pas la seconde. 

Je marche aussi rapidement que d’habitude, mais personne n’y verrait la souplesse enjouée d’un bon exercice physique. J’aimerais m’élancer vers un but qui aurait la même fonction qu’à la tag, offrir l’immunité à celui qui le touche. Si j’accepte mon rôle, je serai complice des héros, si je le refuse, je resterai une perdante irréprochable. Le ton de conspirateur de John m’a fait comprendre que le plan devait rester entre nous, je n’ai rien dit à Lenka. À trois cents kilomètres d’elle, je le regrette. Elle seule aurait la sagesse de me conseiller. 

En cas de chicane entre John et moi, prendrait-elle son bord ou le mien?  

Je ne suis pas faite pour ça, être activiste. J’aimerais mieux être diplomate.  

Je m’assois sur une roche le long de la rivière. Quand j’étais jeune, mes parents ne voulaient pas qu’on s’y baigne, et elle ne nous en donnait pas envie avec ses nuages de mousse brunâtre dans ses creux stagnants. Le petit voisin de mon âge accusait l’usine du village de jeter des «produits chimiques» dans le cours d’eau et on s’était mis ensemble à détester la «famille de riches» qui la possédait. Le concept de bassin versant appartenait à notre éducation future ; en réalité la Rivière-du-Sud charrie depuis toujours les engrais et les pesticides que la Coop agricole fournit aux agriculteurs, mon père les appelle dans sa novlangue des intrants, et si les mousses brunes ont disparu, les contaminants eux, non. Ils sont mieux contrôlés, moins apparents, et on peut choisir de faire abstraction, en toute bonne conscience, du fait qu’ils irriguent nos terres sur des hectares en pente douce, avant de descendre la rivière et de dévaler les chutes menant au fleuve, dans un grand brassage d’écumes organiquement diverses.

Il aurait été plus juste pour les deux marmots que nous étions de détester mon père.  

Du nitrate de potassium coule devant mes yeux. Il est dissout dans l’eau en parties inquantifiables, dans une concentration qui m’échappe jusqu’à son unité de mesure. Réaliser sa présence me fait l’effet d’un ultimatum. Je me lève d’un bond, en blâmant la roche pour l’inconfort de mon ignorance. 

Au garage, les intrants sont rangés le long d’un mur. Tonneaux de plastique, barils, chaudières, boîtes éventées. Aucune étiquette ne porte le nom que je cherche, quand elles en portent un. Les contenants sont usés et sales, plusieurs illisibles. Après une cascade de soupirs et de tâtonnements, mon tabarnak résonne à travers les solives et fait vibrer la tôle du toit. C’est pas vrai que je vais m’arrêter ici parce que je suis trop nouille pour décoder ce que je lis.

Je saute dans l’auto de mes parents. Direction la Coop. 

Je passe la porte au son du carillon électronique. On détecte un client. Germain arrive de l’arrière-boutique.

– La fille à Michel!

Je n’ai jamais porté d’autre nom que celui-là dans les garages et les coops ; j’en suis fière, parce que tout le monde aime mon père! et puis, comment ne pas succomber à la proverbiale jovialité de la communauté agricole. Autour des pièces d’équipements brisés et des aléas météo règne une bonne humeur infatigable. 

Quand Germain me demande ce qu’il peut faire pour moi, j’invente que c’est mon frère qui m’envoie. 

– Du nitrate de potassium, as-tu ça? 

– C’est pour une souche ou pour ses champs? 

– Eh…je suis pas certaine. 

– Ça doit être pour une souche parce que sinon, tu viendrais pas acheter juste une boîte sur les tablettes, tu serais venue en pickup. Veux-tu l’appeler? 

(Mentant, mais assez habilement.)
– Il est allé au cinéma, à Québec. Mais qu’est-ce que tu veux dire : pour une souche? 

– Le nitrate de potassium, tu mets ça sur une souche pour t’en débarrasser après avoir coupé l’arbre. Tu laisses le produit s’infiltrer et ça vient désagréger le bois, jusqu’aux racines si t’es chanceuse. 

(Jouant la fille sûre de sa shot.)
– Ah, c’est ça. Ben oui, y’ont coupé des arbres qui nuisaient, proche de l’étable froide. 

– Combien de souches, tu dirais?

– Ben, c’est combien la boîte? 

– Trente-quatre, quatre-vingt-dix-neuf. 

– Plus taxes? 

– Oui. 

– Si j’en prends deux boîtes, on peut faire combien de souches?  

– Ça dépend de la grosseur, un très gros arbre, ça va te prendre presqu’une boîte complète. 

– Je vais en prendre deux et on verra. 

– Faque je te mets ça sur le compte de la ferme? 

– Non, non, il m’a donné de l’argent pour payer. 

– T’es sûre? Je peux mettre ça sur le bill comme on fait d’habitude. 

Je lui tends les billets de vingt pour qu’il arrête de questionner. Dès qu’il me donne le change, j’ai peur de m’être trompée. 

– Mais l’autre produit, celui qu’on met dans les champs, est-ce que je pourrais le voir?  

Germain a l’air content d’étirer ma visite, il m’invite à le suivre vers l’entrepôt. Il fait froid là-dedans. On contourne les souffleuses, les tracteurs à gazon et deux barbecues, les intrants sont rangés près de la porte arrière.

– J’en ai deux sortes. C’est la même affaire, juste la marque qui change, pis le prix.

– Mais c’est quoi la différence avec ce que j’ai acheté? 

– Le tien, il est en vente libre et c’est un usage domestique alors ils le vendent plus cher, en petite quantité. Ici, c’est un prix de gros pour les entreprises, et ça prend un permis pour en acheter.

– C’est ridicule.

– Oui et non. Si t’utilises un produit en très grande quantité, ça a des effets sur l’environnement, faque ça prend un permis. 

J’opine en ayant l’air satisfaite de sa réponse. On entend le carillon sonner. Germain est appelé en-avant. Je ramasse mes deux boîtes qui étaient restées près de la caisse sur le comptoir. 

– Tu me donneras des nouvelles de tes souches! 

– Certain! Merci là!

Déjà demain, je serai repartie. Mais que va dire mon frère quand Germain va lui en parler? Ou pire, mon père? 

Je fais un détour au dépanneur pour acheter de la bière. Fred disait que la bière est la cause et le remède à toute chose. J’ajoute : un bon alibi aussi. 

Le film est fini quand j’arrive, mon père dort sur le Lazy-Boy avec la télécommande sur son ventre.

J’ai compris la différence de mise en marché des produits mais je ne peux pas dire que je suis formelle sur leur composition. Est-ce que j’ai acheté ce que John voulait?

Tord-misère. Je m’ouvre une bière. 

Ma mère trouve opportun de me donner l’heure. 

– Il est trois heures, Rosemarie. 

(Innocente)
– Veux-tu faire une partie de Scrabble?

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