Le parking est plein.
– C’était pas de même les dernières fois.
Mes deux copines m’invitent à la messe. J’ai besoin de Sacré, j’ai besoin de Sérénité, j’ai besoin de sortir de mon corps et le voyage astral ne fait pas partie des Récompenses Aéroplan.
Dans l’église de la Visitation-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie, un petit comité d’accueil nous salue, au milieu des tables garnies de paniers de légumes comme au Marché Jean-Talon.
Ma chum me dit que c’est la plus vieille église encore debout sur l’île de Montréal. C’est la seule construite selon le «style traditionnel québécois» – murs blancs, dorures, planchers de bois vernis, série de peintures numérotées représentant le Chemin de Croix. Pareille à celle de mon village de la Côte-du-Sud. Je me revois enfant, les genoux sur le banc de prière coussiné. Je revois mes grands-parents, toujours dans le troisième banc à gauche de l’allée centrale. Mais au lieu d’une église aux trois-quarts vide, c’est plein et c’est les Nations Unies. Des fidèles de toutes les origines, de tous les âges, de tous les genres vestimentaires – la biodiversité de la Foi dans Ahuntsic se porte bien.
Côté cour, un orchestre attend sagement son cue. Il y a de la fébrilité dans l’air.
Le curé vêtu de rouge nous met au parfum dès son mot de bienvenue : c’est la Pentecôte.
Cinquante jours après Pâques, une centaine de disciples de Jésus, dont les Douze apôtres, se sont donné rendez-vous. Au beau milieu du 5 à 7, un grand vent s’est levé, puis des «langues de feu» sont apparues au-dessus de leur tête. Vous vous rappelez de votre catéchèse? Ils se sont alors mis à parler dans toutes les langues. Car la parole de Dieu doit être entendue et comprise par tous.
Le curé nous explique son plan.
– Aujourd’hui, on invite l’Esprit Saint à entrer en nous.
Je dis oui. J’ai envie de ça.
Mais avant, il demande : qui vient de notre paroisse? qui de la paroisse voisine? et puis :
– Qui vient ici pour la première fois?
Je lève ma main. Je suis peut-être la seule, je ne ne regarde pas derrière pour vérifier. Les fidèles se tournent vers moi, on me sourit, on m’applaudit. Touchée, j’ajoute une wave de régente au mouvement de ma main.
J’ai l’impression qu’on vient de m’adopter. Come as you are.
Cue orchestre.
Les paroles défilent sur une télé côté jardin. Le Prions en Église version karaoké. Tout le monde chante à l’unisson. Je trouve les mélodies plus pop en entraînantes que celles wayback quand je portais une jupe et des collants pour anônner Il est grand le mystère de la Foi. On se croirait à Y’a du monde à messe, Christian Bégin en moins.
Ma chum a les larmes aux yeux tellement c’est beau – ça fait 3 minutes que c’est commencé.
On s’assoit. Se succèdent au micro des paroissiens pour lire des passages de la Bible. Ce que peut signifier concrètement la présence du Saint-Esprit dans ma vie me captive. En quoi serais-je différente s’Il m’habitait? Serais-je plus généreuse, plus bénévole, plus zen? Plus dévouée à mes parents et plus tendre?
Ce serait comment d’être en relation avec Celui dont les pronoms prennent une majuscule?
Au cœur de ma fascination pour la religion, il y a ces prières qui sonnent à mes oreilles comme une forme d’érotisme platonique. Seigneur, sois mon Maître. Viens, Esprit Saint. J’ai l’esprit mal tourné. Je ne jugerais pas une femme qui prendrait Jésus pour son petit copain imaginaire. Au contraire. Le Christ est certainement moins psychorigide que Mathieu, 41 ans, qui écrit sur Hinge: I’m looking for… «quelqu’un qui est capable de plugger un USB du bon côté first try».
Maintenant, vous savez pourquoi j’ai un tel craving de Spiritualité. Nos quotidiens à la sauce numérique sont cruellement désenchantés. Et je ne parle pas seulement des applications de rencontre. Je parle de la médiation constante, irrévocable, entre nous et notre environnement naturel par le truchement des technologies.
Si le Saint Esprit entre dans moi, au lieu de faire des méditations guidées de Loving Kindness sur Spotify, peut-être me mettrais-je à prendre réellement soin des autres. En personne plutôt qu’en vaines pensées. Ça me semble audacieux, radical. Très chrétien.
Je suis devenue suspicieuse des bonnes intentions depuis que je lis l’essai Moral Ambition de Rutger Bregman. Sa réflexion sur les limites de la conscientisation fait réfléchir.
Awareness is overrated. The fact that people are aware of various injustices doesn’t mean they will act on that knowledge – on the contrary. We hold all kinds of opinions on all kinds of matters, but we generally do little with our viewpoints.
Psychologists speak of Belief – Behavior gap. Take people who think it’s awful how animals are treated but still eat meat, progressives who think planes are too polluting but fly all the same.
(…) It’s not what you think is right that counts, but what you’re prepared to do about it.
C’est pas ce que tu penses qui compte, c’est ce que tu fais.
Je suis chargée de ce paradoxe. La conviction solide qu’il faut se soulever et l’inertie tout aussi solide de l’impuissance. J’ai envie de brasser la cage et de crier : ce n’est pas vrai qu’on n’y peut rien. On peut se défendre. On doit se défendre.
J’ai furieusement envie de collectif, de manif, de coups de pied dans le cul, de wake up call. J’ai le goût de porter un t-shirt de Jésus qui porte un t-shirt du Che qui porte un t-shirt de Angela Davis qui porte un t-shirt de Bertrand Russell. J’ai le goût qu’on arrête d’acheter des gogosses qu’on jette et qu’on se mette à prendre soin passionnément des choses qui vont nous survivre.
Au 5 à 7 des disciples qui se mettent à parler en langues, j’aimerais être celle qui s’exprime par ses gestes et ses actions – c’est une langue qu’on ne peut pas apprendre sur Duolingo. En bon queb : celle que parle le monde dont les bottines suivent les babines.
Encore mieux, pas de babines du tout. Faire le Bien sans m’en vanter, sans attirer l’attention. Au sommet des qualités morales : le don de soi discret et désintéressé.
La curé invite trois personnes à présenter leur témoignage. Je suis touchée par le jeune garçon, de l’âge de mon fils, qui raconte son mal être : la consommation de drogues, le désintérêt envers l’école et envers tout, le sentiment que la vie est absurde et que son existence ne sert à rien. Pour lui, la fréquentation de l’église et de la communauté a rallumé l’espoir. Quand il est revenu au banc, son père l’a serré par les épaules.
Repenser à ce moment entre le père et son fils suffit à me tirer une larme.
On chante.
Seigneur, fais-moi danser dans ta Lumière.
Oui, Seigneur, fais-moi danser – je suis la fille accotée au bar qui attend ton signe. Cheveux frisés. Me vois-tu?
Je comprends le kid qui vient d’aller au micro. L’absurdité de l’existence est un clou rouillé qu’on a de rentré dans le pied. On n’arrive pas à situer notre importance : nanoparticule insignifiante dans le porte-poussière du cosmos ou effusion unique de la vie dans l’Univers? Replikant sans fond ni âme ou personne unique créée à l’image de Dieu?
Je note deux choses qui exacerbent le tétanos spirituel. D’abord les étapes de la vie. J’ai traversé un épisode du même mal, dans la vingtaine. «Mais Serge, à quoi sers-je?»
J’ai songé qu’il était grand temps d’arrêter de cultiver la mousse dans mon nombril. Faire des enfants a semblé un antidote suffisamment testé contre l’égotisme – cela a marché pour moi, mais il existe des preuves marchantes et rotantes du contraire.
Après ces dix-huit années à n’avoir pas à me demander si je servais à quelque chose ou quelqu’un, force est d’admettre que je suis arrivée au bout des renouvellements sur la prescription.
L’autre facteur aggravant : mon obéissance au 3è accord toltèque. Make no assumptions. Ne faites aucune supposition. On croit tout savoir de ce qu’on ignore, et particulièrement, on se trouve ben bons pour deviner ce qui se passe dans la tête des autres. J’ai décidé d’arrêter ça net. Je ne sais pas ce que Lui pense, ni Lui, ni Lui, ni Elle. Remarquez la prédominance de Lui dans le monologue intérieur que j’essaye de changer. ( C’est la première fois que je me questionne sur la possibilité de mettre Lui au pluriel. Avoir écrit “prédominance de Luis” eût été confus, encore plus confus peut-être que la récurrence de plusieurs Lui dans la même roue à hamster.)
Quel est le lien entre les Accords Toltèques et la Messe dans Ahuntsic? J’avoue que je tresse avec plusieurs brins.
C’est simplement que les présomptions apportent un sentiment de contrôle. On va naturellement fill the blanks car savoir est rassurant. Or, rares sont les personnes conscientes qu’elles comblent les trous avec leurs propres schémas, leurs propres scénarios ; leurs projections. On ne suppose que ce que l’on connaît. C’est pourquoi les présomptions sont confortables, attendues, biaisées et limitées. Combien de fois est-on surpris d’apprendre une histoire de vie qui change notre perception de cette personne? Nos existences sont abracadabrantes, nos psychologies complexes : les présomptions sont du prêt à mâcher pour réduire l’anxiété.
Parfait, je ne présume plus. Basta.
Jeux de coulisses au travail, relations sentimentales, amicales et familiales, j’avance sans a priori, sans juger, sans porter la médaille frauduleuse de la clairvoyance. C’est libérateur, c’est amusant, c’est humbling – cela rend humble. Je suis davantage disponible à la surprise.
D’ailleurs, je suis étonnée de la vitesse et de l’efficacité avec lesquelles j’ai adopté cette nouvelle attitude.
Sauf que. Depuis ce temps-là, l’avenir me semble incertain.
Je veux bien avancer sans a priori mais alors j’ai besoin d’un facteur de protection. C’est un mind game. Si j’abandonne un mécanisme de défense, qui me protège?
De toutes les émotions que j’ai ressenties pendant la messe, c’est celle-ci qui est venue étancher ma soif : avec ces gens-là, dans ce bâtiment-là, en jouant le jeu du Saint Esprit, je me suis sentie protégée, je me suis sentie à l’abri. Il y régnait une puissante, mais puissante, vibe de Toutte va bien aller.
Soit je suis une brebis vulnérable aux illuminations, soit une agnelle contente de l’être.
Le curé dit dans ses mots de curé : formez des équipes de deux pour la prochaine activité. Dans mon trouple, on est trois. Mes deux copines sont clairement dans une relation primaire, elles sont ensemble depuis dix ans – on s’appelle trouple pour faire semblant. Elle se tournent l’une vers l’autre, je me tourne vers la femme dans le banc derrière moi. Yolande habite à Rosemère. Elle a quitté le quartier il y a de nombreuses années mais n’a jamais abandonné son église.
Elle demande à l’Esprit Saint de lui accorder la Santé. C’est tout simple. Ma main sur son épaule, j’invite l’Esprit Saint à entrer en elle. Elle répond Amen. Moi j’implore la Sérénité et la Confiance. Yolande invite l’Esprit Saint à entrer en moi. Je dis Amen.
J’aimerais écrire qu’à ce moment-là, ça a kické in comme une canette de Guru. Mais non, l’effet se révèle dans un lent crescendo. Les réflexions durent encore. Qu’est-ce qui est sacré pour moi? Qu’est-ce que je dois rendre sacré, par mes paroles et mes actions?
J’ai l’impression que l’époque est au corps sacré. Au corps culte. Au corps éternel. Au corps icône de beauté. Je m’en méfie.
L’époque est aussi à l’Ubiquité. À travers la technologie, tout savoir et être partout. Avoir le sentiment de posséder le monde plutôt que d’en faire partie. Je m’en méfie encore plus.
Pour ces deux valeurs, je crois qu’elles sont des réponses à la peur. Le culte du corps comme réponse à la peur, intime, du vieillissement et de la mort. Notre fanatisme technologique se dresse contre ce qui, dans l’environnement, nous menace. Est-ce que le Sacré serait la réponse d’après la peur? Celle qui nous élève au-dessus de nos insécurités.
Nos corps sont moins sacrés que les liens qui les unissent : filiation, amour, amitié, solidarité, entraide, et j’ajoute la sexualité – qui sera surpris? Nos outils sont moins sacrés que l’harmonie qu’on peut établir avec nos milieux naturels.
J’adore cette citation : « Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui. » Sur une période suffisamment longue, le temps a raison de tout, des dinosaures aux greffes de cheveux. À la petite échelle de nos existences étincelles, on se croit durables et éternels – les ères glaciaires peuvent bien rire de nous. (Et si tu as besoin d’un refresh sur la milli-seconde qu’occupe l’Humain dans l’histoire de notre planète, je te recommande de découvrir La préhistoire du Québec. C’est un autre type d’awareness.)
La sacré est dans la différence infinie. Le sacré est le vivant.
Les écologistes disent que l’Humain peut disparaître mais que la Planète va lui survivre. Perspective freakante : et si l’Homme, dans son idiotie incommensurable, arrivait carrément à faire disparaître la Vie elle-même? On n’en a trouvée nulle part ailleurs dans l’Univers pour le moment.
Ne sous-estimons jamais la capacité de l’Homme à détruire. Et j’utilise l’Homme ici à dessein.
Au son de la musique, des fidèles quittent le fond de la salle pour se rendre à l’autel en dansant. Ils ont préparé une chorégraphie avec les paniers de légumes en guise d’accessoires. Célébration de la vie rendue encore plus adorable par l’épi de maïs tombé d’un panier et le trouble de la femme qui ne savait pas comment le ramasser en maintenant son pas de danse. Un jeune garçon filmait tout ça sans jamais avoir l’idée de se pencher pour saisir l’épi au pied de son banc.
La Pentecôte fait un clin d’oeil à l’Action de Grâce.
Communion. Poésie.
Prenez et buvez en tous,
car ceci est la coupe de mon sang,
le sang de l´Alliance nouvelle et éternelle,
qui sera versé pour vous
et pour la multitude
en rémission des péchés.
On quitte l’église sur un high. Je regarde les gens autour de moi une dernière fois – on était l’Arche de Noé de l’Humanité.
Un couple de sexagénaires m’aborde sur le parvis pour me dire que je serai toujours la bienvenue. On jase un peu, ils sont radieux. Les joues de la dame me rappellent les joues de ma grand-mère maternelle. Si rondes, si lisses, si lumineuses – sa Foi plus forte que le rétinol.
Au resto déjeuner, ma chum demande : c’est quoi l’affaire avec l’agneau vainqueur?
Les deux autres, on n’a pas vu passer cette expression dans les chansons. C’était juste avant la communion.
On google «agneau vainqueur». C’est Jésus. Son triomphe, c’est d’être ressuscité.
Trois disciples partageant le pain et le café. Oeufs tournés, bacon, jambon, fèves au lard et patates rissolées. Seigneur, ne nous soumets pas à la tentation de payer comptant.
Je suis allée à l’église pour élever ma game spirituelle, je suis sur le bord du Rebirth.
Je ne veux faire peur à personne mais…est-ce que l’Esprit Saint serait désormais en moi?
***
C’est quoi, les 4 Accords toltèques. Gentil rappel. (C’est un peu moins d’ouvrage que la Foi chrétienne.)
Que ta parole soit impeccable.
Quoiqu’il arrive, n’en fais pas une affaire personnelle.
Ne fais pas de suppositions.
Fais toujours de ton mieux.