The only way out is through


(J’ai commencé à écrire ce billet à l’approche de la fin de semaine du Travail. L’approche du long weekend me faisait paniquer. Je n’ai pas encore commencé à redouter l’Action de Grâce…)

Pas d’enfants. Un plan de chalet avec des copines tombé à l’eau. L’autoroute 40 fermée suite à un effondrement de la chaussée digne du tiers-monde infrastructurel qui devient notre nouvelle normalité – ce qui me décourage d’aller dans ma famille.

L’idée d’être toute seule en ville pendant que mes «1k amis» sont tous à un chalet dans le Nord, dans les Cantons de l’est ou sur le bord du Fleuve, tous jusqu’au dernier, photos à l’appui, éveille le grignoteur d’orteils qu’on appelle le sentiment de rejet. 

Les trois menaçants jours de solitude m’apparaissent comme une cage suspendue au coin de Saint-Laurent et Henri-Bourassa, où on va me laisser sécher au soleil, privée de randonnée en montagne et de plaisirs nautiques, asphyxiée par la mauvaise qualité de l’air, livrée aux doigts pointés des badaux erratiques qui n’honorent pas les fériés, n’obtenant pour seule commisération le persiflage de celles qui se promettent de ne jamais être moi – la célibataire esseulée.

La femme autour de laquelle, une semaine sur deux, rien n’orbite, sinon des corbeilles de linge sale trié par couleurs.

Il y a quinze ans, j’avais une collègue qui était séparée, dont le fils adolescent venait garder mes enfants. Isabelle se préparait pour le chemin de Compostelle, elle s’entraînait à de longues marches deux fois par semaine avec un groupe d’une dizaine de personnes ayant la même ambition. À son retour du pèlerinage, elle allait retourner aux études. Isabelle vivait sa meilleure vie avant la lettre. Elle ne s’en cachait pas et elle n’aurait pu s’en cacher, tant elle était radieuse et optimiste.  

Eh bien moi, devant l’évidence de sa vie vie croquée à belles dents, je me disais «pauvre elle». Pauvre elle d’avoir été laissée par son mari. Pauvre elle de se retrouver célibataire à l’aube de la cinquantaine, avec un corps qui sera de moins en moins désirable. Pauvre elle qui rentre le soir et doit allumer, une semaine sur deux, les lumières du petit appartement coquet, figé et silencieux qui n’attend personne d’autre qu’elle et que j’imagine comme un espèce de mouroir. Assertions si cruelles qu’il me fait mal aujourd’hui de les écrire.

Elle aurait pu me crier par la tête qu’elle n’avait jamais été si heureuse, j’aurais continué à éprouver de la pitié. 

Et puis aujourd’hui. Boom. 

Je suis Isabelle. 

Je suis Isabelle parmi une armée d’Isabelles.

Quand les célibataires vont fonder leur milice, les préjugés morts se compteront par milliers. Nous sommes les belles dents qui savent mordre, nous sommes les preneuses d’assaut, nous sommes les tireuses de rênes. Et aux dernières nouvelles, le célibat choisi comptait de plus en plus d’adhérentes – je pressens qu’on est à un thread de l’apparition du «célibat politique» dans le discours public. Vous l’aurez lu ici. 

Pourtant, j’ai toujours trouvé un tantinet radicales les lesbiennes politiques affichées, ces femmes jadis hétéro devenues si délulu des hommes qu’elles préfèrent être en union avec une autre femme, et d’autant fascinantes : ainsi les convictions politiques peuvent arriver à érotiser un sexe pour lequel on n’avait pas, à priori, d’attirance, ou peu, ou sans le savoir. Pour les célibataires, l’affirmation politique de leur statut serait encore plus simple : aucune conversion requise, seulement un abandon. 

Mes épivardages sociologiques ne règlent en rien le problème de la fête du Travail – ni de l’Action de Grâce selon toutes vraisemblances. 

Je sais ce qui se cache sous la panique. Sous roche, les anguilles de l’évitement. Je veux écrire. Je dois écrire. Et je fais tout pour me retrouver ailleurs

Devant un verre, je me suis confiée à Gina. Elle avait de l’encouragement en banque à me virer. Elle sait de quoi elle parle : elle évite d’écrire elle aussi. 

 – Écrire, c’est se mettre à côté. On ne peut pas pas être en train de vivre ET écrire en même temps.   

C’est l’évidence. Quand même, ce qui me freine, c’est l’effacement. Me soustraire aux moments de bonheur de mes enfants, de mes amis, de ma famille. Choisir de «ne pas». Et risquer en plus que ce «ne pas» ne donne rien de bon, sinon quelques éclairs de plaisir onanique et la vanité de se prendre, pendant quelques heures, pour Bartleby, le personnage de scribe indocile inventé par Melville dont le credo répété est I would prefer not to

Ce qui est paradoxal parce qu’écrire, c’est l’inverse de l’effacement ; écrire, c’est faire apparaître. Pour ma part, faire apparaître ce qui est absent, ce qui me manque : selon les circonstances, un amoureux évaporé, une amie distante, un certain sentiment que j’aimerais conquérir, l’espoir. J’écris dans l’absence et contre elle. Gina, elle, pointe l’inconfort.

– C’est inconfortable de scruter nos zones intimes, de dire ce qui se refuse. Ça l’est mentalement, et souvent, physiquement aussi. L’inconfort, c’est la craque par laquelle les secrets vont sortir, c’est par là que tu accèdes à ta matière première.  

Je réalise que l’inconfort est précisément le sentiment du personnage de mon roman. La jeune Rosemarie fait semblant d’être une militante enragée. Pour plaire aux autres, pour se définir, pour devenir. Embrasser l’inconfort, l’éprouver, le battre jusqu’à en faire sortir la colère

Isolement, absence et inconfort. Le programme des fériés de l’écrivain, j’imagine. 

Gina termine sa pensée avec un encouragement magnifique, applicable à tout. 

The only way out is through.

Le seul moyen d’en sortir, c’est de passer à travers. Un genre de pacte que l’auteur et son personnage peuvent conclure ensemble. 

La panique a disparu, remplacée presqu’aussitôt par l’enthousiasme. Ça a marché. Mon amie, merci pour cette bienveillante poussée.

*

Je suis en train de lire l’essai Sorcières de Mona Chollet. Le sous-titre à lui seul pourrait alimenter une vie d’épivardages : La puissance invaincue des femmes

N’y a-t-il pas une ressemblance entre la cabane suspendue de l’écrivain et la cage de la sorcière? Je suis encore électrochoquée par l’éclair de génie de Chollet qui a vu, dans la figure de la sorcière, un condensé de femmes rebelles : la célibataire, la nullipare, la vieille, la laide, la femme savante, la femme d’humeur sombre, la femme qui préfère un chat à la compagnie des humains, les tisanes de verge d’or à l’ibuprofène. Dans un seul mythe, faire tenir autant de déclinaisons. Dans un seul mythe, faire tenir autant d’épouvantailles : toutes ces femmes qu’on a appris à mépriser ou à trouver suspectes. Celle dont on dit pauvres elles.  

La pitié, je me la sers assez souvent à moi-même. Comment on fait pour assumer pleinement qui on est, en se câlissant de l’état civil, du nombre de brosses à dents sur appel auprès de l’évier de la salle de bain ou de la parité des bobettes tombées au pied du lit avant le dodo? 

Célibataire, quelle étiquette de marde, quel mot alambiqué. On y lit, on y entend la roue perdue. Solo est déjà bien occupé à représenter un parent élevant son ou ses enfant.s seul. Soliflore désigne le vase et non la fleur. (Célibataire politique, c’est tout un programme. Je me promets d’y revenir.)

Et si on se trouvait un emblème animalier? La femme «cougar» et le «bear» chez les hommes gais ont réussi à encapsuler une réalité. Quand je lui pose la question, Google s’empresse de me présenter quelques animaux «adeptes de la distanciation sociale», un article pandémique qui énumère des animaux vivant sans partenaire en-dehors des périodes de reproduction. Le jaguar, la baleine bleue, la tortue marine, l’ours polaire, la loutre, l’orang-outan et le panda géant. 

Jaguar, trop près de cougar, baleine bleue chatouille notre biais grossophobe collectif, ours polaire nous rendrait tous frigides, orang-outan, trop clownesque, la loutre, comme la baleine et la tortue d’ailleurs, forcément au féminin.

Reste le panda. Homme panda, femme panda. Au niveau sonore, ça le fait. L’image par contre, fait très bonhomme. Autant au sens de la bonhomie qu’au sens de petits bonhommes animés. On en pense quoi?

Je m’égare. 

Tout cette circonvolution pour ne pas adopter sorcière. Parce que sorcière, ça reste toujours celle qui fait peur aux enfants. 

Au final, quand j’écrirai des heures durant pendant la fin de semaine du Travail et de l’Action de Grâce, je serai tout cela. Une Isabelle, un panda enfilant les snacks et une sorcière. 

Et peut-être, le début d’une célibataire politique.

2 commentaires

  1. Parlant de sorcière, de célibat et de puissance, lire mon dernier essai qui plaira surement : Autopsie du premier sexe : de la résistance silencieuse à la lutte vigilante. Chantale Proulx, Éditions l’Instant même.

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    • Bonjour Chantale!
      J’ai cherché en ligne et c’est vraiment dans mes cordes! Je n’avais jamais entendu de cela, la psychologie archétypale. Je vais le lire, c’est certain. Merci énormément de me suivre et merci d’avoir attiré mon attention sur votre travail! En espérant échanger à nouveau!

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